L’Afrique de l’Ouest et le Sahel tentent d’éviter une crise laitière venue d’Europe

L’Afrique de l’Ouest et le Sahel tentent d’éviter une crise laitière venue d’Europe

L’Afrique de l’Ouest craint une grave crise si les industriels laitiers européens déversent en Afrique leurs excédents de poudre de lait constitués pendant la crise du Covid-19, alors que l’élevage au Sahel est déjà fragilisé par la persistance des violences jihadistes et le réchauffement climatique.

Comme toutes les ONG qui défendent les éleveurs sahéliens, l’organisation paysanne ouest-africaine APESS se déclare « inquiète » des décisions de Bruxelles de « subventionner » le stockage de poudre de lait des industriels laitiers européens.

Cette décision est destinée à soulager les éleveurs du Vieux continent après la chute des cours du lait provoquée par la fermeture des lieux de consommation comme restaurants et cantines au moment précis où explosait la surproduction printanière laitière.

« Nous craignons que ce lait soit déstocké en Afrique de l’Ouest » à des prix de dumping sous forme de poudres de lait écrémé ré-engraissées, a indiqué Hindatou Amadou, porte-parole de l’APESS et coordinatrice de la campagne ouest-africaine « mon lait est local », lors d’une récente table ronde sur le sujet.

Début mai, une douzaine d’associations paysannes et de solidarité, dont Oxfam ou CCFD Terre solidaire, avaient déjà alerté sur un risque de « crise grave », alors que l’Afrique de l’Ouest voudrait miser notamment sur le secteur de l’élevage pour soutenir l’emploi, lutter contre la sous-alimentation, contenir l’émigration et in fine lutter contre les violences.

En 2015, les poudres de lait écrémé européennes, ré-engraissées avec des matières grasses végétales, étaient diffusées à 54% en Afrique subsaharienne, confirme une publication de la Commission européenne.

La pratique s’est développée en 2017-18, à la faveur de l’envolée des cours du beurre sur les marchés mondiaux. « Avec les matières grasses du lait, un certain nombre d’industriels produisaient du beurre qu’ils vendaient à de très bons prix, et le lait écrémé en poudre qui restait était ensuite ré-engraissé avec de l’huile de palme et vendu dans des pays émergents à des prix plus faibles que leur lait local » explique à l’AFP une source industrielle française qui requiert l’anonymat.

Sous couvert d’aider des pays en développement à nourrir leur population à des prix accessibles, les industriels laitiers européens participent donc à ce vaste commerce qui « déstabilise » fortement « les éleveurs locaux », confirme cette source.

Au premier rang figurent des groupes irlandais (22% des ventes de poudres de lait ré-engraissées réalisées en Afrique en 2015, selon le rapport européen GIRA de 2017), puis néerlandais (15%), belges (10%), polonais (5%), allemands (4%) et français (4%).

– Création d’un code douanier –

Les volumes concernés sont difficiles à quantifier précisément, ces produits n’étant pas identifiés par les douanes.

Sous l’influence des ONG, un code douanier permettant de les tracer vient d’ailleurs de voir le jour depuis le 1er janvier (NC 1901 90 95).

« Globalement, ces importations ont néanmoins encore une influence énorme », relève Gilles Vias, de l’ONG Vétérinaires sans frontières. « Dans les unités de transformation industrielle du lait en Afrique de l’Ouest, on est à 5% de lait local et à 95% de lait importé (sous forme de poudre, NDLR) transformé en produits laitiers », selon lui.

Il demande soit un relèvement des droits de douane, actuellement à 5%, soit une politique « du robinet », qui permettrait d’arrêter les importations au moment où le lait local est disponible, notamment dans les micro-laiteries du Sahel qui dépendent de troupeaux non sédentaires, très fragiles.

Le sujet est d’autant plus important que les pays du Sahel sont de très grands consommateurs de lait, mais aussi producteurs grâce à leurs troupeaux extensifs et transhumants. Le Mali, le Niger et la Mauritanie produisent ainsi 76% du lait local d’Afrique de l’Ouest, selon M. Vias.

Interpellés, certains industriels européens commencent tout juste à réagir en accompagnant la production locale.

Arla Foods (Danemark) a engagé un partenariat avec le ministère de l’Agriculture du Nigeria. La coopérative néerlandaise Friesland Campina y a aussi investi dans le développement de boissons lactées à partir de lait local. Amundi, le fonds d’investissement du français Danone, a augmenté en mai ses investissements dans « la laiterie du berger », qui collecte le lait des éleveurs peuls au nord du Sénégal, pour « renforcer la collecte de lait » et « la distribution et la vente au Sénégal ».

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