Opinion: RDC: que nous ont laissé nos 60 ans d’indépendance?

Opinion: RDC: que nous ont laissé nos 60 ans d’indépendance?

Par Eugene Ubertalli Quinzino.

Ce 30 juin, la République démocratique du Congo célèbre le soixantième anniversaire de son

accession à l’indépendance. Commémorer l’accession à sa souveraineté nationale est à la

fois une occasion de présenter à la face du monde les progrès réalisés sur le plan

économique, social et politique, mais aussi dans tous les autres domaines

de la vie nationale. C’est en réalité mettre sur la balance deux états des lieux afin d’évaluer la

situation au lendemain du 30 juin 1960 et au 30 juin 2020.

Le tableau semble plutôt sombre : la situation actuelle du pays ne permet pas de dire qu’il y

a eu des avancées significatives réalisées tant sur le plan socio-économique que politique. À

l’est du pays, l’insécurité règne en maître absolu. Le chômage bat son plein, la misère de la

population et l’instabilité politique constituent la toile de fond d’un pays au bord du

précipice. Paradoxalement, ce pays aux ressources minières insoupçonnées (cuivre, cobalt,

coltan, diamants, or…) fait partie des plus pauvres du monde. En 2019, la RD Congo se classait au 176 e rang sur 189 pays, selon le classement de l’indice de développement humain du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

Depuis plusieurs années, les différents gouvernements qui se sont succédé ne se sont pas

préoccupés d’apporter des réponses durables aux besoins de développement économique

et social de la population : l’emploi, la santé, l’éducation, le logement, la mobilité, l’accès à

l’énergie et à l’eau potable, la promotion des valeurs civiques et autres services publics

essentiels à l’amélioration des conditions d’existence du Congolais ordinaire.

Pour preuve, l’actuelle pandémie de Covid-19 a démontré que l’un des grands défis était de

permettre à la population congolaise d’avoir accès à de l’eau courante pour pouvoir se laver

correctement les mains. Comment peut-on comprendre pareille situation dans un pays dont

les ressources en eaux de surface représentent environ 52 % des réserves en eaux de

l’Afrique ? L’abondance de ses eaux contraste nettement avec l’approvisionnement réel,

alors que la quantité d’eau disponible par individu est estimée à 19.967 m³. La régie

nationale des eaux (REGIDESO), société étatique qui était l’une des plus belles fiertés

nationales des années 1980, souffre actuellement d’un déficit de ressources financières pour

son approvisionnement en intrants et le renouvellement de son matériel de production. La

problématique de la distribution d’eau potable n’est pas un cas isolé. Elle est au contraire, le

reflet de l’état des lieux général dans lequel se trouvent la quasi-totalité des autres secteurs

de la vie nationale du pays.

Le constat est alarmant : les indicateurs dans les différents domaines de la vie nationale

montrent que la RD Congo a enregistré un recul historique inimaginable. Pourquoi,

soixante ans après son accession à la souveraineté nationale, le pays de Lumumba n’arrive-

t-il toujours pas à prendre son envol pour un développement économique et social durable ?

Pour parvenir à comprendre correctement cette question, il est essentiel de poser un

diagnostic précis dans les domaines essentiels de la vie nationale ( économique, agricole,

industriel, santé, éducation, hydro-électrique…mais aussi dans le domaine des libertés de la

femme, de la liberté d’expression citoyenne, des droits humains…) afin de dégager les

causes des maux qui rongent la RD Congo.

Les Congolais ont raté le rendez-vous avec leur histoire et leur destin en mettant de côté les

résolutions de la Conférence nationale souveraine (CNS). Celle-ci avait, en dépit de sa

longue durée ( 508 jours), fait la relecture exhaustive de toute l’histoire nationale ;

diagnostiquer la nature et la cause profonde de la crise congolaise (absence de l’Etat et de

démocratie) et baliser l’avenir en mettant en place les fondements d’un État de droit

démocratique pluraliste. Malheureusement, à cause des intérêts personnels de quelques

individus, les résolutions de la CNS sont restées lettre morte.

D’un côté, lorsqu’on observe le fonctionnement institutionnel congolais depuis

l’indépendance, deux phénomènes sociaux émergent à première vue : le

clientélisme politique et la corruption institutionnalisée en un système politique de l’État.

En outre, le cadre institutionnel constitue un facteur central du développement économique

et social d’un pays à partir du moment où il est réellement considéré comme un

investissement en capital humain qui joue un rôle fondamental dans la mise en place d’un

environnement institutionnel solide et propice qui servirait l’intérêt général des citoyens et

celui du pays. Au Congo, c’est la faillite de ce cadre dans sa mission de servir le peuple qui

explique l’état déplorable que l’on constate aujourd’hui dans les différents secteurs de la vie

nationale.

En bref, le problème principal de la RD Congo, c’est l’homme politique congolais. Ce dernier

fait passer ses intérêts personnels avant l’intérêt supérieur de la nation. Il pense à sa survie

et à son avenir, et ne se soucie nullement de l’avenir des générations futures. C’est ce qui

explique, par exemple, le manque d’investissement durable dans l’éducation, un retard criant

en matière de construction des infrastructures publiques de base, le manque d’entretien de

celles existantes et enfin l’absence de toute volonté pour améliorer le niveau de vie du

citoyen congolais.

Les années Mobutu (1965-1990) ont été marquées par une mauvaise gestion à la tête du

pays et par la prédation systématique des deniers publics. Beaucoup sont ceux qui se

souviennent encore de cette célèbre phrase quelque peu ironique de Mobutu : « Après moi,

le déluge ». Cette sentence apocalyptique montre à suffisance combien  feu le

Maréchal se souciait peu de son pays et de ses concitoyens. Il était beaucoup plus

préoccupé par sa propre survie que par la gouvernance responsable du pays. À telle enseigne

que les caisses de l’État n’étaient utilisées que pour distribuer prébendes et autres biens

matériels, ainsi que les postes les plus prestigieux à la tête des entreprises publiques à ses

encenseurs de collaborateurs. Les ressources de l’État n’étaient pas affectées dans le

financement des investissements productifs, et encore moins dans la construction des

infrastructures publiques de base : écoles, universités, hôpitaux et voies de communication,

mais, celles-ci servaient à « rémunérer » une cour de fidèles qui devaient en retour assurer

une loyauté indéfectible, pour faire perdurer son règne.

En dépit de la conjoncture économique qui lui a été favorable à plusieurs occasions, le

maréchal Mobutu n’a pas su profiter de mettre ces opportunités pour lutter contre la pauvreté

et améliorer les conditions de vie des populations zaïroises. Il s’est servi dans les caisses de

l’État pour entretenir son régime. Le clientélisme politique et la corruption constituaient les

piliers essentiels de son appareil politique. Pratiques qui s’appuyaient sur des rapports

personnalisés au sein des structures institutionnelles de l’État. Les rapports entre Mobutu et

ses collaborateurs ne visaient qu’à satisfaire les intérêts d’une minorité d’individus au

détriment de l’intérêt collectif. À telle enseigne qu’elle prit le dessus sur les principaux

objectifs de l’état : la prééminence de la loi (quelques individus pouvaient détourner les fonds

publics sans être inquiétés) et la recherche du bien commun étaient reléguées au second

plan. Ce modèle rétrograde avait sans cesse besoin de moyens financiers pour tenir. C’est la

raison pour laquelle tout au long des années Mobutu, le Zaïre a connu une inflation, un

déficit budgétaire et une dette publique qui n’ont cessé de croître, ce qui a eu pour

conséquence la détérioration de la situation socio-économique et la descente aux enfers de

la RD Congo.

Cette descente aux enfers s’est poursuivie pendant le processus de démocratisation entamé

en avril 1990, qui va introduire le Congo dans une période de transition conflictuelle avec

une mouvance de tensions sociopolitiques culminant avec l’affaiblissement de la cohésion

sociale, et en la remise en question de l’autorité de l’État incarné par le régime Mobutu.

Mobutu avait perdu la confiance du peuple. Des partis politiques se sont constitués en

opposition politique pour l’écarter du pouvoir alors que les alliés du Maréchal se sont

également érigés en coalition afin de privilégier leurs intérêts politiques au détriment de

l’intérêt commun. Cette dynamique consistait à assurer le maintien du régime non issu

d’élections démocratiques et s’appuyait sur une poignée d’individus qui s’enrichissaient en

opérant des transferts de capitaux à l’étranger tout en marginalisant la majeure partie de la

population congolaise.

Malheureusement, après les années Mobutu, le clientélisme politique et la corruption ont continué de sévir dans ce pays. Les politiciens congolais n’ont toujours pas pris en compte la souffrance du peuple. Une anecdote, dans un pays où le salaire

moyen d’un enseignant avoisine 207 $ US, les soi-disant représentants du peuple (députés

nationaux) réclament que leur salaire mensuel soit revu à la hausse, pour passer de

4030 $ US à 6030 $ US. Combien de lois ont-ils déjà votées pour améliorer tant soit peu le

bien-être de la population ?

Eu égard à ce bilan catastrophique, nous appelons les leaders politiques, tous les partis

politiques confondus, à faire taire leurs intérêts personnels et ceux de leurs partis pour faire

primer l’intérêt supérieur de la nation. Il s’agit de promouvoir les valeurs et les principes

républicains d’un État de droit digne de ce nom, fondement d’un Congo plus juste, solidaire

et fraternel, dans lequel, chaque citoyen congolais serait responsable de ses actes devant la

loi. Il en va de la responsabilité de la classe politique congolaise, mais aussi de la population

congolaise puisqu’elle est à la fois victime et auteure de sa misère : quand ses droits sont

bafoués, sa liberté foulée au sol, elle ne réagit pas ; sinon très peu à travers une société

civile qui peine à s’affirmer dans tout le pays. Seule, l’Église catholique congolaise semble

plus tôt mieux assumer ce rôle charismatique avec ses millions de fidèles.

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos