RDC 60 ans d’indépendance: la fin de la colonisation pas représentative de ce qu’elle fut réellement

RDC 60 ans d’indépendance: la fin de la colonisation pas représentative de ce qu’elle fut réellement

Entretien par Marie-France Cros.

Quelle image garde-t-on des dernières années de la colonisation belge du Congo? Selon l’historien belge Guy Vanthemsche, de la Vrije Universiteit Brusel (VUB), cette image est celle des dernières années de la colonisation, qui furent bien meilleures que ce qui avait précédé cette période.

Les dernières années de la colonisation sont souvent présentées comme offrant une évolution par rapport à la colonisation belge au Congo. Est-ce exact? En quoi consiste cette évolution?

La dernière décennie de la colonisation belge au Congo est certainement à mettre à part, essentiellement parce que l’économie est en pleine expansion et que de profondes mutations sociales se mettent en place.

Lesquelles?

Premièrement, grâce notamment à un énorme afflux de capitaux publics et privés et à la conjoncture mondiale favorable, les grandes, mais aussi les petites entreprises se portent très bien. D’importants investissements sont réalisés et d’importants profits engrangés. Le climat économique se détériore, certes, à la fin des années 1950, mais cette évolution ne ternit pas vraiment l’image qu’on a gardée de cette période: celle de l’”âge d’or” de la colonisation belge, l’époque bénie d’une croissance économique remarquable, plus forte que dans de nombreux autres pays du tiers monde.

Deuxièmement, ces conditions favorables permettent de comprendre les mutations sociales qui s’opèrent alors. Le réseau des soins de santé, notamment, se met largement en place, alors que ce maillage était nettement plus rudimentaire auparavant. Pour une certaine catégorie de Congolais, en particulier les salariés des grandes entreprises vivant dans les grandes villes, les conditions de vie s’améliorent, par une meilleure protection sociale, par des hausses du pouvoir d’achat et donc par l’amélioration et la diversification de la consommation. Il faut remarquer également que les années 1950 sont celles où la présence d’Européens se renforce: nombre d’épouses de coloniaux rejoignent leur mari et de nombreux enfants naissent ou s’installent au Congo (vers 1958, le Congo compte environ 110.000 blancs, tous âges et sexes confondus, pour une population noire qui atteignait près de 14 millions). Ces phénomènes marqueront la perception que l’on a gardée du Congo belge en général, celle d’une colonie où tout allait bien … du point de vue des Belges, qui vivaient dans une bulle de confort! Si l’on examine la situation de plus près et si l’on dépasse les images de cartes postales, on s’aperçoit toutefois que la situation n’était pas aussi reluisante.

En effet, la misère reste grande dans les campagnes, qui se débattent dans une situation de crise structurelle. La croissance des grandes villes commence à devenir incontrôlable, signe avant-coureur de l’explosion urbaine actuelle. L’explosion démographique débute. L’économie congolaise, essentiellement exportatrice de matières premières, reste extrêmement vulnérable aux aléas de l’économie mondiale. Les finances publiques sont obérées, notamment par l’augmentation des déficits et de l’endettement. Bref: le Congo qui semble en plein “développement”, se trouve en fait confronté à une situation typique de “sous-développement”. Il faut donc retenir avant tout que l’image que de nombreuses personnes ont aujourd’hui du Congo belge n’est pas représentative de l’ensemble de la colonisation belge; les années 1950, que nombre d’octogénaires de 2020 ont connu personnellement, étaient une période tout à fait à part. Les conditions sociales pour les Congolais, ainsi que la répression et la violence, étaient nettement plus dures avant la Seconde Guerre mondiale.

Les modifications de cette époque, voulues comme des ouvertures par la métropole, ont-elles joué un rôle dans la soif d’indépendance ou n’ont-elles eu aucune influence sur la marche vers celle-ci?

Ces facteurs économiques et sociaux ont eu des effets politiques. Ils ont stimulé, notamment, la croissance d’un groupe, somme toute encore assez réduit mais qui se faisait entendre, de Congolais détachés du travail salarié purement manuel, jouissant d’une formation plus poussée que l’école primaire et exécutant des tâches administratives et techniques plus complexes. On les désigne habituellement par le terme d’“évolués”, mais il s’agit-là d’un concept mis au point et propagé par le colonisateur, qui voulait distinguer ces personnes de la masse populaire avec pour marqueur l’adoption de normes de vie “occidentales”.

Ces Congolais ont toutefois continué à se heurter à des barrières sociales et culturelles très fortes et souvent même à des préjugés platement racistes de la part des Belges. En lieu et place d’une réelle ascension sociale, ils ne récoltaient souvent que mépris et ironie, ou de vagues promesses pour un avenir bien lointain. D’où leur frustration et leur aspiration à une structure politique qui permettrait leur pleine ascension sociale, celle de l’indépendance.

Mais il ne faut pas oublier pour autant la frustration et les aspirations d’une masse beaucoup plus large de Congolais qui n’avait pas accès à l’expression dont disposaient les “évolués”. Vers le milieu des années 1950, les autorités belges mettent au point un concept sensé donner une nouvelle perspective à la colonisation belge: la “communauté belgo-congolaise”. Sous couvert d’un rapprochement entre blancs et noirs, cette idée vise essentiellement à maintenir, dans le long terme, une présence politique et économique de la Belgique au Congo. En réalité, ce projet s’est avéré être un miroir aux alouettes qui ne changeait rien à la position socio-politique des Congolais. À la fin des années 1950, l’africanisation des cadres (dans l’armée, l’administration, les entreprises) n’était encore nulle part.

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L’indépendance congolaise est souvent présentée comme une succession d’événements fortuits: la marche autorisée/interdite du 4 janvier 1959; l’affolement de la Belgique… Est-ce bien l’image qu’il faut en garder?

Il ne fait aucun doute que les autorités belges n’avaient pas de plan précis concernant l’avenir de leur colonie. L’idée de “communauté belgo-congolaise” a fait long feu. Les Belges croyaient disposer d’un horizon temporel très large: victimes, en quelque sorte, de leur propre propagande, les politiciens et autres responsables belges étaient persuadés que leurs sujets congolais étaient contents de leur sort et que la population n’aspirait qu’à une chose, rester sous la tutelle des Belges.

Les autorités belges n’étaient pas vraiment rassurées pour autant. Elles étaient obsédées, par exemple, par toute expression congolaise autonome, notamment sur le plan religieux: les mouvements dits syncrétistes (comme le kitawala et le kimbanguisme) étaient systématiquement réprimés et leurs adeptes trop remuants relégués. À la fois inquiètes et trop sûres d’elles, les autorités belges n’ont pas bien perçu l’air du temps qui, dans les années 1950 était décidément à la décolonisation. Cet aveuglement explique notamment les réactions indignées de l’establishment colonial belge par rapport au fameux plan proposé par l’ex-journaliste et professeur social-chrétien Jef Van Bilsen, qui en 1955-1956 lançait l’idée d’un “plan de trente ans pour l’émancipation (pas l’indépendance!) du Congo belge”. L’homme a été voué aux gémonies comme un “bradeur d’empire”: l’idée que le Congo puisse être indépendant en 1985 était vraiment trop audacieuse aux yeux de nombreux coloniaux.

La gestion de la décolonisation a donc été, essentiellement, une gestion sur base quasi journalière, allant de crise en crise, sans véritable maîtrise des événements. Ces derniers se déroulent en un laps de temps très court, à peine un an et demi. La Belgique politique n’avait pas vu venir l’ouragan politique qui allait s’abattre sur sa colonie. Les signes avant-coureurs étaient pourtant bien présents, notamment dans les quartiers populaires de Léopoldville, Stanleyville ou Élisabethville, parmi les jeunes, les désœuvrés (suite à la montée du chômage), les femmes indépendantes, les prédicateurs religieux, etc.

Les influences extérieures ont-elles eu un poids important dans le désir d’indépendance des Congolais? Par exemple l’indépendance du Ghana ou l’évolution des colonies françaises, dont des députés siégeaient à l’Assemblée nationale à Paris?

Les autorités coloniales belges ont tout fait pour maintenir le Congo et ses populations sous cloche, en isolant la colonie autant que possible du monde extérieur. Tant l’accès d’étrangers au Congo que l’accès de Congolais vers d’autres pays (colonies avoisinantes ou “mère-patrie” elle-même) ont toujours été réduits au minimum. Il s’agit là d’une constante de la politique coloniale belge. Cela explique sans doute, pour une part, le caractère relativement tardif des revendications purement politiques de la part des “évolués” congolais, qui ne se sont exprimées qu’à partir de 1956, avec le Manifeste paru dans la revue Conscience africaine. Les hommes politiques belges ne captant que des signaux purement politiques, ils n’ont pas prêté suffisamment attention aux signaux infra-politiques tels que ceux que j’ai évoqués (quartiers populaires, musique, état d’esprit des “mamas”, etc.). Les autorités belges ont ainsi perdu un temps précieux pour la mise au point d’une véritable stratégie de sortie du colonialisme.

Mais évidemment, les barrières entre le Congo et le monde extérieur n’ont jamais été étanches, ne fût-ce qu’à Léopoldville, proche de Brazzaville, où régnait un tout autre climat politique et social. Des échos de ce qui se passait dans les autres colonies africaines sont donc évidemment parvenus aux Congolais. La promesse de l’indépendance faite aux colonies françaises a certainement accéléré le cours des revendications politiques congolaises. L’indépendance du Ghana, en 1958, a également joué un rôle, notamment la conférence panafricaine tenue à Accra, capitale de ce jeune Etat indépendant. Une des personnalités congolaises qui assistèrent à cette conférence n’est autre que Patrice Lumumba, qui reviendra galvanisé de cette réunion et qui ira désormais au devant de son destin, achevé tragiquement à peine vingt-quatre mois plus tard.

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