RDCongo: les entraves à la lutte contre le Covid-19 à Kinshasa

RDCongo: les entraves à la lutte contre le Covid-19 à Kinshasa

Par Marie-France Cros.

Dans l’absolu, les chiffres de la pandémie de coronavirus en RDCongo ne sont pas mauvais du tout: 5283 cas et 117 décès au 17 juin, pour un pays dont la population est estimée à 80 millions d’habitants, dont plus de 10 millions pour la seule Kinshasa, épicentre de l’épidémie. La situation ne laisse cependant pas d’inquiéter parce que ces chiffres, qu’on sait sous-évalués, sont en hausse continue – pas de courbe, ici, mais une ligne droite vers le haut – et parce que de larges pans de la population « ne croient pas » que l’épidémie existe dans le pays.

Selon les informations recueillies par La Libre Afrique.be à bonne source à Kinshasa, « tout le monde sait que ces chiffres sont sous-estimés parce que beaucoup de gens meurent chez eux » sans que leur décès soit comptabilisé dans les chiffres pour le coronavirus. Près des trois quarts des Congolais vivent sous le niveau de pauvreté et n’ont pas les moyens de voir un médecin. Selon cette source, cependant, « la forte augmentation récente des chiffres résulte au moins en partie du fait qu’on teste plus qu’avant ».

Néanmoins, le nombre de cas est bas par rapport à un pays aussi peuplé, commente notre source, qui souligne que « l’âge médian de la population est ici de 19 ans seulement », contre 41 ans en Belgique. Or on sait que les jeunes en bonne santé sont peu affectés par le coronavirus.

Beaucoup de morts dans l’armée

Cette source précise que la riposte contre le Covid-19 rencontre beaucoup de difficultés. Ainsi, les médecins pensent qu’il faut maintenir le confinement du quartier central et huppé de La Gombe, où se trouvent nombre d’administrations, et l’imposer dans ceux de Ngaliema et Limete, « les plus touchés avec La Gombe ». Or Ngaliema est un quartier chic où vivent de nombreux kabilistes; Limete est un quartier classe moyenne supérieure, fief de l’UDPS. Alors, « les politiques ne veulent pas de ce confinement ». « Dernièrement », ajoute notre source, »le personnel qui venait faire des tests à Limete, sur 30 cas, a été accueilli à coups de pierres et accusé d’amener le virus ».

Une vie au jour le jour

Une autre source, connaissant bien les milieux populaires de la capitale congolaise, a indiqué à La Libre Afrique.be: « Les gens ne veulent pas non plus le confinement de La Gombe: c’est là qu’on doit aller chercher beaucoup de papiers officiels (le certificat de bonnes vie et moeurs, par exemple), c’est là que sont les banques…Les gens ne peuvent plus s’y rendre ».

Selon notre première source, « il faut en principe un permis pour sortir de La Gombe. Environ 45.000 personnes entrent et sortent chaque jour. Mais, par moments, on peut aussi passer en donnant 2000 ou 3000 francs » congolais (FC) aux gardiens des issues.

Autre problème: l’écrasante majorité des Kinois vivent au jour le jour, sans capacité financière de faire des réserves de nourriture ou d’aller dans un magasin: ils achètent la nourriture dans la rue, chaque jour. Lorsque les autorités ont fermé le marché central pour éviter la contagion, les vendeurs se sont répandus dans les rues adjacentes parce que, sans eux, le Kinois ne peut pas manger.

La fuite des mis en quarantaine

Autre expérience difficile de confinement: la mise en quarantaine des Congolais rapatriés de l’étranger, effort auquel les autorités congolaises ont beaucoup travaillé. Aux débuts de ces retours, les rapatriés étaient placés dans trois hôtels vides. « Ainsi, 165 personnes y avaient été placées, de retour de Dubaï », explique une de nos sources. « Normalement, ils devaient rester isolés chacun dans leur chambre mais ils allaient les uns chez les autres pour bavarder, jouer aux cartes, etc… A ce régime, alors qu’il y avait d’abord eu 6 cas confirmés positifs, après quelques jours, on a eu une cinquantaine de positifs! Et un soir, la majorité des rapatriés en quarantaine, dans les trois hôtels, se sont enfuis – à l’exception de ceux qui attendaient d’être ramenés dans des provinces éloignées. Depuis, on prend la température des rapatriés à l’aéroport et on leur demande leurs coordonnées pour les suivre chez eux, sans quarantaine. Mais un certain nombre donnent une fausse adresse, un faux numéro de téléphone et se perdent dans la nature ».

Selon notre connaisseur des quartiers populaires de Kinshasa, « beaucoup de gens ne croient pas au coronavirus. Ils pensent que ça ne peut pas exister en Afrique à cause de la chaleur. Quand quelqu’un meurt à l’hôpital et qu’on leur dit que c’est le Covid-19, ils disent: mais non, il avait telle et telle maladie depuis longtemps »: ils ignorent généralement, en effet, que la co-morbidité (le fait d’avoir d’autres maladies) rend les malades du coronavirus bien plus vulnérables. « Beaucoup de gens refusent d’aller à l’hôpital ».

Pas de respect des gestes barrières

Si aux grands carrefours les Kinois portent un masque, c’est pour éviter de donner aux policiers – pas toujours masqués eux-mêmes – l’occasion de les racketter, poursuit cette source. Mais dans les ruelles et cours communes des quartiers populaires, « les gens se côtoient de très près sans masque »; « aux funérailles, la plupart des gens vont sans masque ».

Un certain nombre de Kinois, indique cette source, déclarent tout décès survenu à la maison comme dû au coronavirus, « parce que, dans ce cas, c’est l’Etat qui paie les funérailles ». Et beaucoup sont persuadés que, comme eux, les autorités trafiquent à la hausse les chiffres de la pandémie,  « pour avoir l’argent de l’OMS » (Organisation mondiale de la Santé).

Le Dr Denis Mukwege lui-même s’est découragé. Le prix Nobel de la Paix était le responsable de la lutte contre le coronavirus au Sud-Kivu; il a démissionné il y a quelques jours en raison de la difficulté de mener cette lutte, à la fois parce qu’il faut attendre 15 jours le résultat des tests, ce qui est trop long, et en raison d' »un relâchement des mesures de prévention par notre population, un déni des réalités, l’impossibilité de faire respecter les mesures barrières, la porosité de nos frontières avec le retour massif de milliers de compatriotes venant de pays voisins sans avoir été mis en quarantaine ».

https://afrique.lalibre.be/51327/le-dr-mukwege-demissionne-comme-responsable-de-la-riposte-dans-sa-province-du-sud-kivu/

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