Burundi: un nouveau Président soumis aux généraux prête serment

Burundi: un nouveau Président soumis aux généraux prête serment

 
Par Marie-France Cros.

 

Ce jeudi matin, le général major Evariste Ndayishimiye a prêté serment comme Président du Burundi en l’absence de tout homologue: le seul annoncé, le Congolais Félix Tshisekedi, n’est finalement pas venu. Cette prestation de serment – alors que les Burundais commencent à se rendre qu’ils subissent, eux aussi, une épidémie de coronavirus – survient, deux mois avant la date prévue en raison du décès subit du chef de l’État sortant, Pierre Nkurunziza, la semaine dernière, vraisemblablement à la suite d’une infection au Covid-19, dont il niait l’existence au Burundi. M. Ndayishimiye a été proclamé “élu” par la Cour constitutionnelle, en dépit de fraudes si importantes que la Commission électorale nationale “indépendante” avait dû retirer les résultats électoraux de son site internet tellement ils comportaient d’invraisemblances.

 
Les principaux pays donateurs au Burundi ont “pris acte” de la proclamation du général major comme vainqueur du scrutin et, une fois de plus, tentent de voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide. Mais qu’est-ce qui justifie cet optimisme ?
 
Un bon vivant, jamais cité dans un crime
 
Côté positif, on trouve essentiellement la réputation du major général chez les militants de base du CNDD-FDD, parti au pouvoir depuis 2005 après avoir été une rébellion hutue lors de la guerre civile (1993-2005 ; 300.000 morts). À l’époque, Evariste Ndayishimiye a dirigé l’instance disciplinaire de la guérilla ; il fut ensuite le principal négociateur de celle-ci pour établir l’Accord de paix d’Arusha.
 
Selon une étude de l’IDHB (1), les combattants de base du mouvement armé le disent sociable, bavard, aimant blaguer et lever le coude, peu travailleur, toutes choses qui le rendent sympathique à leurs yeux. Il n’est pas rancunier et moins “méchant” que les autres chefs du groupe rebelle ; il n’est d’ailleurs cité dans aucun crime ni malversation.
 
Aujourd’hui, toutefois, la base du parti est formée essentiellement de désœuvrés recrutés en masse pour étoffer la milice du CNDD-FDD, les Imbonerakure, qui profitent de leur statut pour rançonner les Burundais à leur propre profit en plus d’imposer la terreur pour le compte de leurs chefs politiques. Evariste Ndayashimiye est, pour eux, une figure lointaine.
 
Soumis au groupe des généraux
 
Difficile d’être populaire, en effet, pour un homme jugé malléable, soumis à la demi-douzaine de généraux CNDD-FDD qui dirigent réellement le Burundi. M. Ndayishimiye a connu deux d’entre eux à l’Université de Bujumbura, lorsqu’il y a entamé des études de Droit avant de devoir fuir les exactions anti-Hutus de l’époque (1993-1995) : Prime Niyongabo, chef d’État-major, et Gabriel Nizigama, chef de cabinet civil de la Présidence.
En 2014, il a brièvement fait partie d’un groupe hostile à un troisième d’entre eux, Alain Guillaume Bunyoni, ministre de la Sécurité publique, et au défunt homme fort de ce groupe, Adolphe Nshimirimana, chef du Service national de Renseignement (SNR) tué dans un attentat le 2 août 2015. Mais “Neva”, comme on surnomme le nouveau Président, était bien vite rentré dans le rang.
 
Choisi par les généraux
 
Aujourd’hui, l’ex-maquisard doit sa place au “groupe des généraux”, qui a imposé sa candidature à la présidentielle du 20 mai dernier, contre l’avis de Pierre Nkurunziza, qui lui préférait Pascal Nyabenda, président de l’Assemblée nationale mais qui n’est pas passé par le maquis. Avec pareille dette, on voit mal le nouveau chef de l’État s’opposer à ses mentors, alors que, secrétaire général du CNDD-FDD depuis 2016, il n’avait  jamais eu le courage de prendre des mesures contre les nombreuses exactions des miliciens Imbonerakure, assurant que les critiques contre eux étaient dues à des “jalousies”.
 
Evariste Ndayishimiye a l’habitude d’éviter les décisions qui fâchent ses collègues les généraux qui, comme la plupart des anciens maquisards, sont méfiants jusqu’à la paranoïa. Ennemi des discussions, il n’aimera pas non plus affronter la communauté internationale, mais elle est plus loin de lui et moins effrayante que ses collègues.
 
Plus de pouvoir au Président
 
Le constitutionnaliste Stef Vandeginste, de l’université d’Anvers, a rappelé dans un article publié en avril dernier que le nouveau Président du Burundi est en place pour sept ans et non plus cinq. Que, s’il ne dirigera plus le gouvernement comme feu Nkurunziza – un Premier ministre est dorénavant prévu pour mettre en œuvre la politique que le chef de l’État aura décidée –, ses pouvoirs seront accrus. Ainsi, il ne sera plus contraint à un gouvernement de coalition ; s’il ne promulgue pas une loi votée par le parlement (où il n’y aura plus de veto pour la minorité ethnique tutsie) dans les 30 jours, elle sera nulle et non avenue ; il aura le contrôle exclusif sur le Service national de renseignement, qui ne sera plus soumis aux quotas ethniques. Bref, à travers lui, le groupe des généraux aura plus de pouvoir que jamais.
 
On gage qu’il l’utilisera : patron du CNDD-FDD depuis 2016, le général major Ndayishimiye n’a lancé aucun projet et pris aucune initiative en quatre ans. La mollesse du fauteuil présidentiel devrait le confirmer dans cette passivité.
 
On s’attend à ce qu’il continue à pratiquer, avec son épouse, l’ostentation religieuse de son prédécesseur mais, lui, au nom de sa foi catholique ; Nkurunziza était évangéliste. Le nouveau couple présidentiel a pu voir, aux côtés du Président défunt, comment le discours religieux a servi autant que la terreur à imposer le régime CNDD-FDD à la population, malgré la misère croissante. Mme Ndayishimiye a pris un bon départ, début 2020, quand, devant le Duomo de Milan, elle a eu la joie, comme nombre de touristes, de voir un pigeon se poser sur elle : elle a immédiatement répercuté ce “signe de Dieu” favorable à son mari, selon elle, sur les réseaux sociaux burundais.
Marie-France Cros
(1) (https://burundihri.org/)

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