Les déboulonnages de statues en Europe expriment la frustration de jeunes ignorant leur propre culture

Les déboulonnages de statues en Europe expriment la frustration de jeunes ignorant leur propre culture

Entretien par Marie-France Cros.

Professeur émérite de linguistique et de littératures orales à l’UCL, Clémentine Faïk-Nzuji, née au Congo et vivant en Belgique depuis les années 80, a sans aucun doute un point de vue éclairé sur la polémique qui agite aujourd’hui une partie de la Belgique au sujet du déboulonnage des statues de Léopold II. La Libre Afrique.be l’a interrogée.

Professeur, la vague de protestation aux États-Unis contre le meurtre de George Floyd a ravivé en Belgique l’ardeur des partisans de l’effacement de Léopold II du paysage public. Qu’en pensez-vous?

Pendant des années, j’ai répété aux étudiants de partout où je suis passée que le terme « héros » ne contenait aucune qualité morale, que le « héros » des uns pouvait en même temps être le diable ou le traître pour les autres. Mais j’ai aussi enseigné que le statut de « héros culturel » était fluctuant dans le temps, le héros d’hier peut être « déhéroïsé » aujourd’hui. A mon avis, cet acte devrait venir de ceux-la mêmes qui ont fait de lui un héros et pas de pressions extérieures. Léopold II a porté différentes casquettes. Comme Roi autoproclamé du Congo, il pourrait être condamnable si on raisonne par anachronisme. Comme Roi des Belges de droit constitutionnel, à cette époque-là de l’histoire, l’est-il tout autant ? Exiger d’un peuple qu’il enlève une trace d’une époque qu’il considérait comme héroïque me semble déplacé si ce peuple n’est pas encore sentimentalement prêt à le faire. Cela risquerait d’engendrer des effets contraires à ce qui est escompté, avec des conséquences plus graves. Encore faudrait-il savoir si l’origine de ces mouvements, visiblement ou sous cape, n’est pas à trouver chez des anarchistes qui cherchent le désordre pour le désordre et qui manipulent à cette fin les manifestants.

Pour autant, il serait certainement juste et utile de « décoloniser » l’espace public. D’ailleurs, il n’y a pas que les statues, ni que le roi Léopold II. Il y a tous les noms de rues rappelant, par exemple, les agents militaires qui ont rendu possible la colonisation du Congo. Mais restons censés : ces noms de rue signifient-ils qu’aujourd’hui, la majorité des Belges adhèrent encore à ce passé colonial ? Mes étudiants, qui apprenaient par des émissions sur la colonisation les exactions qu’avaient commises certains administrateurs ou fonctionnaires coloniaux, paraissaient sincèrement indignés et honteux alors qu’ils n’étaient pour rien dans tout cela. Pour la plupart des Belges, aujourd’hui, ces noms de rue ont simplement été attribués au moment de leur tracé ou lors de la colonisation et demeurent par commodité pratique, indifférence ou ignorance.

Décoloniser l’espace public signifie-t-il déboulonner toutes les statues ? Dans le cas où on serait en accord avec les partisans de l’effacement, comme vous les appelez, déboulonner les statues ne signifierait-il pas qu’on prive les générations à venir d’un matériel didactique témoin de cette période qu’on décrie ? Sans compter que les pays où on efface toute trace des personnages devenus indésirables ne semblent pas épargnés par des phénomènes de résurgence du passé sous d’autres formes.

Selon vous, que faudrait-il faire?

Ma lecture des mouvements iconoclastes qui secouent la société occidentale aujourd’hui est d’ordre psychologique et identitaire. Ces mouvements traduisent un mal-être réel, profond, qui s’exprime soit par une attitude « je ne suis plus là », un décrochage social qui pousse à l’isolement, soit par un activisme opportuniste du genre « nous sommes-là ! », avec des revendications désordonnées, sans chronologie ni ordre de priorités. D’après moi, les causes réelles, profondes de ces déboulonnages peuvent être regroupées en trois catégories. La première, directement visible, a trait à la différence physique, notamment à la couleur de peau. La deuxième, psychologique et spirituelle, a trait à une frustration de plus en plus consciente et à la colère que ressentent ces jeunes Belges d’ascendance africaine en raison de l’ignorance dans laquelle ils sont de leur culture d’origine et parfois aussi de la langue d’origine que parlent leurs parents entre eux. La troisième, à caractère interculturel, se rapporte à la cécité et à la surdité qui caractérisent les autorités et décideurs politiques des pays occidentaux quand il s’agit de chercher des solutions à partir des causes réelles du mal-être qu’éprouvent les jeunes Occidentaux d’ascendance africaine.

Si, pour ces derniers, les problèmes liés à la première cause, la morphologie, ne peuvent être atténués que par une lente évolution de la mentalité générale grâce à l’éducation familiale et scolaire et à l’éducation de toutes les catégories de la société, par chance, les carences en matières culturelles peuvent, elles, être corrigées rapidement en fournissant à ces jeunes en demande des éléments leur permettant de s’initier aux cultures de leurs ancêtres. Or, d’édition en édition, pour les chapitres concernant l’Afrique, les manuels scolaires continuent à présenter ce continent du seul point de vue occidental et colonial, ou de celui d’anthropologues de bureau, et cela plusieurs années après la publication de l’Histoire d’Afrique en huit volumes par l’Unesco et les travaux de grands historiens africains comme Cheikh Anta Diop, Jean Ki-Zerbo et, plus récemment, les résultats des fouilles archéologiques publiés par François-Xavier Fauvelle, par exemple. Ils ont déjà corrigé beaucoup d’inexactitudes et falsifications.

Il y a donc beaucoup à faire. Mais cela doit être fait dans le calme et la maturité, sans précipitation, à partir d’un bagage intellectuel résultant des recherches linguistiques, culturelles, sociales, anthropologiques, bref dans tous les domaines des sciences humaines et sociales africaines et à partir de catégories référentielles des cultures africaines.

La professeure que vous êtes a passé sa vie à faire connaître les cultures africaines. Y trouvez-vous des réponses à ces préoccupations ?

La cause du mal-être, de la frustration et de la grande colère que ressentent ces jeunes Belges d’ascendance africaine est liée à l’ignorance dans laquelle ils sont de leur culture d’origine. Dans les années 90, lorsqu’on a commencé à parler de la délinquance de jeunes dans les milieux africains, beaucoup de parents concernés ont commencé à venir me voir individuellement pour chercher des solutions. J’ai commencé à faire des enquêtes auprès de jeunes Belges d’ascendance africaine de toutes conditions pour comprendre d’où venaient leurs problèmes. Ils n’en voulaient pas seulement à leurs parents, mais à la société belge toute entière qui les rejetait et à la police qui mettait sur leur compte tous les problèmes liés à la délinquance, surtout à Bruxelles, souvent sans enquête sérieuse au préalable. C’est ainsi que d’année en année et d’écoute en écoute, j’ai pu cerner ce que je pense être les vraies causes du mal-être de ces jeunes : l’ignorance dans laquelle ils sont de leur culture d’origine et parfois aussi de la langue d’origine que parlent leurs parents entre eux. Car, quel que soit leur degré d’intégration, c’est à cette culture d’origine qu’on les renvoie constamment, justement à cause de la différence morphologique. L’idée m’est venue de proposer aux autorités politiques chargées des questions d’égalité des chances et de lutte contre les discriminations de mettre en place une structure que j’ai appelée « Espace intergénérationnel de transmission culturelle ». Je pensais à un lieu de rencontre entre les générations d’aînés d’origine africaine, retraités et vivant en Belgique auprès de leurs enfants et petits-enfants et celles de jeunes Occidentaux d’ascendance africaine, de familles moins stables et en recherche d’identité. M’inspirant de systèmes éducatifs africains traditionnels à partir de matériaux et d’enseignements reçus directement de sages et d’initiés africains de différents pays où j’ai voyagé, j’ai élaboré un programme susceptible d’aider ces jeunes à se reconnecter à leurs racines culturelles et historiques afin de mieux se construire une nouvelle identité. Tous les jeunes Belges d’ascendance africaine qui étaient informés de ce projet et leurs parents sans aucune exception souhaitaient pouvoir profiter d’un tel lieu. Il y a peut-être vingt ans maintenant, à la demande de groupes de parents, j’ai organisé de temps en temps des causeries avec des jeunes. Tous manifestent un grand désir de connaître un peu l’Afrique autrement que par les images que leur renvoient les médias.

Les papys et mamies vivant en Belgique, nés sujets belges à l’époque coloniale, formés par la Belgique sous la colonisation, sont détenteurs à la fois d’un savoir lié à leur culture africaine par leur éducation familiale et d’une bonne connaissance de la société européenne et de ses valeurs, à la fois par l’instruction qui leur a été assurée dans l’enseignement qu’ils ont suivi et par leur expérience de vie en Europe durant leurs études. Car la plupart ne sont pas n’importe qui. Ils sont médecins, hauts fonctionnaires retraités d’organisations internationales, enseignant(e)s, infirmièr(e)s. Ces aînés auraient été heureux de transmettre leur savoir être et leur expérience humaine dans un cadre structuré, en même temps qu’ils auraient aidé la Belgique à résoudre un problème qu’aucun Belge natif n’aurait résolu – non par incapacité, mais à cause de la différence des catégories référentielles et des priorités. Il y a ainsi beaucoup de coches que la société belge rate coup sur coup.

Caroline Désir, ministre de l’Éducation de la Fédération Wallonie-Bruxelles, a exprimé son intention d’entreprendre une réforme du système scolaire où l’histoire du Congo serait un passage obligé. Cela répond-il à votre souci?

Mon inquiétude est la suivante : qui va enseigner l’histoire du Congo dans la nouvelle vision que Madame la Ministre propose, puisque les jeunes Belges d’ascendance africaine et leurs amis et condisciples belges natifs manifestent justement parce qu’ils n’ont pas appris cette histoire et que les générations antérieures sont soupçonnées de parti pris ? Je crains que pour satisfaire les manifestants, on précipite les choses et finisse par rater de nouveau le coche.

Voulez-vous dire que l’histoire de la colonisation belge au Congo doit être une histoire du Congo? Et que seuls des Européens d’origine congolaise devraient l’enseigner?

Pas du tout, seule la compétence compte pour moi. Absolument. Elle implique la maîtrise de l’histoire et des cultures, donc des mentalités des deux pays de l’époque, situés dans le contexte mondial. Pour moi, il n’est pas question d’entendre dire qu’on est « né au Congo » ou que « mon oncle qui était colon était bon avec ses… Africains » ou de remplir les manuels avec de belles photos. Il faut la compétence, une recherche approfondie, non seulement à partir de documents officiels choisis de l’époque, mais aussi sur des témoignages d’enfants de personnes qui ont vécu à cette époque.

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