Rwanda : le financier du génocide arrêté à Paris

Rwanda : le financier du génocide  arrêté à Paris

Par Marie-France Cros

La justice française a annoncé l’arrestation samedi à l’aube à Asnières, près de Paris, de Félicien Kabuga, 84 ans, surnommé “le financier du génocide” rwandais, qui fit un million de morts en trois mois, en 1994: des Tutsis massacrés en raison de leur seule ethnie et des Hutus qui n’appuyaient pas le génocide ou qui avaient été pris à  cacher des Tutsis.

Kabuga était une des personnes les plus recherchées du monde pour sa responsabilité présumée dans des crimes contre l’humanité. Aujourd’hui, seuls deux “gros poissons” du génocide rwandais demeurent en fuite: Protais Mpiranya, ex-commandant de la garde présidentielle de Juvénal Habyarimana – qui prépara le génocide – et Augustin Bizimana, ancien ministre de la Défense de ce dernier.

Il finance partis et médias extrémistes hutus

Kabuga est originaire de l’ancienne préfecture de Byumba (nord), associée à ses voisines Ruhengeri et Gisenyi – où était né Habyarimana – d’où il fallait provenir pour être bien vu par le régime.

Alors qu’au début des années 90, après la chute du Mur de Berlin, les pressions internationales s’accroissaient en faveur d’une démocratisation de l’Afrique, le Rwanda, qui avait besoin d’une aide militaire étrangère pour combattre la rébellion tutsie du Front patriotique (FPR, aujourd’hui au pouvoir),  sacrifia à la mode et autorisa le pluripartisme. Cela permit l’expression de diverses oppositions, parmi lesquelles se détachèrent bientôt les “ultras” de l’ethnisme hutu.

Félicien Kabuga, qui avait fait fortune avec l’aide de Habyarimana, finança non seulement son ex-parti unique, le MRND, mais aussi la milice de ce dernier, les Interahamwés, et le parti extrémiste hutu CDR. Puis, lorsque la libéralisation de la presse permit la création de médias privés, il finança le magazine extrémiste hutu “Kangura” – dont les “Dix commandements du Hutu” sont considérés comme un des fondements du génocide – puis la Radio Télévision des Mille Collines (RTLM). Celle-ci avait beaucoup de succès parce qu’elle diffusait de la  musique entraînante et donnait la parole à des animateurs utilisant un langage osé qui tranchait avec le ton compassé de l’officielle Radio Rwanda. Ces animateurs encourageaient l’extrémisme hutu avant le génocide et, celui-ci une fois lancé, dénonçaient à l’antenne des Tutsis ou opposants hutus supposés afin que les Interahamwés puissent aller les débusquer et les tuer.

Achats massifs de machettes

Félicien Kabuga est aussi accusé d’avoir importé au Rwanda des quantités massives de machettes et de houes, instruments agricoles largement utilisés durant le génocide par les foules de paysans poussées à assassiner leurs voisins tutsis. Kigali a recensé plus d’un million de morts du génocide, essentiellement des Tutsis, tandis que plusieurs millions de personnes ont souffert, parfois jusqu’à aujourd’hui, de blessures et traumatismes psychologiques.

En 1998, Kabuga avait été inculpé par le Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) pour 11 accusations de génocide, complicité de génocide, incitation publique à commettre un génocide, persécution et extermination.

Une large coopération pour l’arrêter

Serge Brammertz, le procureur (belge) du Mécanisme résiduel pour les tribunaux criminels – créé en 2010 par l’Onu pour assurer le suivi des poursuites lancées par les tribunaux pénaux internationaux pour le Rwanda et pour l’ex-Yougoslavie une fois ceux-ci fermés – a indiqué samedi que l’arrestation de Kabuga résultait d’une « opération sophistiquée et coordonnée, avec des fouilles simultanées en plusieurs endroits ».

Un Rwandais lié au génocide de 1994 condamné aux Etats-Unis pour fraude à l’immigration

Elle fait suite à une enquête commune d’Europol, Interpol, le Rwanda, la France, la Belgique, l’Allemagne, le Royaume-Uni, l’Autriche, les Pays-Bas, la Suisse, le Luxembourg et les Etats-Unis (qui avaient offert, depuis 2002, une récompense de 5 millions de dollars pour toute information menant à l’arrestation du fugitif). Pour M. Brammertz, cela “démontre qu’on peut réussir quand on a l’appui de la communauté internationale”.

Une France longtemps réticente

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La France – qui sous François Mitterrand avait appuyé les génocidaires avant, pendant et après le génocide – est longtemps restée un havre pour certains de ces derniers et avait été rappelée à l’ordre plusieurs fois par l’Onu pour sa réticence à les poursuivre en justice. Ce n’est qu’en 2014, vingt ans après la tragédie, que s’est tenu le premier procès contre l’un d’entre eux, Pascal Simbikangwa, qui sera condamné à 25 ans de prison.

Kabuga devrait être remis par la justice française au Mécanisme résiduel et jugé par la justice internationale.

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