Fatou Diome : « La haine qui n’est jamais que la preuve de la faiblesse »

Fatou Diome : « La haine qui n’est jamais que la preuve de la faiblesse »

Grande auteure franco-sénégalaise, volubile, combative, convaincue et convaincante, Fatou Diome n’a pas la langue française, qu’elle maîtrise à merveille, en poche. Si bien que ses apparitions, rares mais marquantes, sur les plateaux télévisés enflamment les réseaux sociaux. Comme lorsqu’elle déclare : « Je n’ai pas peur de Marine Le Pen, c’est Marine Le Pen qui a peur de moi. »

Révoltée par les politiques migratoires actuelles, l’auteure du « Ventre de l’Atlantique » (Anne Carrière, 2003) ou de « Celles qui attendent »(Flammarion, 2010) s’insurge contre la politique identitaire indigne d’une France qui a connu le Siècle des Lumières et propose des passerelles en lieu et place de barrières. En donnant (presque) autant de leçons à la France qu’à l’Afrique. Et en poussant un cri d’alarme dans son essai « Marianne porte plainte ! »(Flammarion, 2017), un leitmotiv qui rythme aussi la musicalité de ses écrits.

Absente des réseaux sociaux, refusant d’être filmée en vidéo, sinon par des professionnels, elle s’est isolée dans le silence pendant une semaine avant son bain de foule bruxellois. Elle n’aime rien moins dit-elle que l’isolement, l’écriture, la réclusion.

Vous êtes invitée aux Assises citoyennes du CNCD pour une autre approche des politiques migratoires. Le programme est surtout culturel. La culture peut-elle sensibiliser autrement le public?

C’est un moment de dialogue pour moi. Je ne suis pas géographe ou sociologie. En tant qu’auteur, j’écris avec ma sensibilité de citoyenne. Écrire un livre, pour moi, c’est juste une sonnette d’alarme. Ensuite, j’aimerais qu’on en parle. Tout le monde peut rencontrer des migrants ou des réfugiés. Il importe donc d’impliquer les gens.

Quel a été le détonateur de « Marianne, porte plainte » ?

Lorsque j’ai entendu dire des énormités comme : « A partir du moment où je suis Français, mes ancêtres sont les Gaulois ». Ou encore :  « La France n’est pas une nation multiculturelle ». Que suis-je en tant que Française, ma grand mère est Sérère, je suis Sénégalaise, je suis noire mais je partage la même nationalité que Montesquieu ou Simone de Beauvoir. Il y a des valeurs qui expliquent cette possibilité, des valeurs à respecter. Ce que j’ai appris de la France et de l’Afrique se complètent pour faire la personne que je suis. Je ne veux renier ni ma part africaine ni ma part française. Les discours qui vont à l’encontre de cela sont une agression pour moi. Comme si on niait ma part d’africalité et de francité.

Vous faites bien sûr allusion au discours de Nicolas Sarkozy…

Oui, le ministère de l’Identité nationale, c’était lui alors qu’il est immigré. De Gaulle ne se posait pas autant de questions avec son identité. Ceux qui ont des velléités identitaires ont peut être besoin de prouver qu’ils sont des nôtres. La France m’a adoptée. Je ne me permets pas de dire qu’un autre l’est moins que moi.

Vous avez votre franc-parler, vous créez le buzz sur Internet avec Marine Le Pen. Nelson Mandela était sans doute plus pacifiste mais il tenait, comme vous, un discours différent des autres. Est-ce pour cela que vous êtes entendue?

Mandela fait partie de mes maîtres, comme Senghor et Césaire. Ou René Char qui se tenait debout quand les ténèbres menaçaient l’Europe. Il a dit ses rêves et ses révoltes.

Mandela, le Dalaï-Lama ou Martin Luther King ne prônent pas la haine mais la réconciliation. Tenir ce discours peut sembler naïf mais je l’assume. Je rêve du dialogue, d’un respect mutuel, où l’on prend sa distance avec la haine qui n’est jamais que la preuve de la faiblesse. Comme Marine Le Pen. Je n’ai pas peur d’elle, je ne veux pas l’exclure, c’est elle qui veut m’exclure.

Vous venez du Sénégal, vous avez fait des ménages pendant sept ans pour payer vos études. Aujourd’hui, vous êtes une auteure reconnue, attachée à la langue française, plus peut-être que de nombreux Français, tant son apprentissage était chose sérieuse sous la présidence de Senghor. Pas question de faire des fautes d’orthographe ou de grammaire…

Oui, nous avons un apprentissage livresque de la langue. On a mangé du Grevisse tous les soirs. Tous les vendredis , une récitation. Si on ne la connaissait pas, on était collés le samedi. Après ces difficultés, peu à peu, on découvre le plaisir de la langue.Cette langue est devenue un lien entre différentes ethnies africaines.

De par votre double nationalité, vous pouvez défendre le langue française, les valeurs des Lumières mais aussi les Africains. Sans pour autant les épargner. Comme cet exemple que vous donnez de l’ingénieur hydraulique sénégalais qui vend des hamburgers ici car l’Afrique n’a rien à lui offrir…

Je suis un troisième type, une fille de l’intersection, du milieu. C’est pour cela que je veux que les gens soient modérés car il y a quelque chose de central qui permet de se mettre à équidistance pour bien analyser les choses sans ce côté émotionnel et invasif. Il faut parfois moins de passion. La relation entre l’Afrique et l’Europe a souvent été passionnelle. Il faut que l’Europe arrête de croire que je suis le produit d’une immigration réussie. Je revendique ma liberté des deux côtés.

Par rapport aux politiques migratoires, vous avez tiré plusieurs sonnettes d’alarme. En déclarant par exemple que le coût engendré par la politique de Frontex permettrait d’affréter des bateaux pour les migrants…

Oui. Et le lendemain, c’était chose faite! Mais c’était peut-être prévu depuis longtemps. Il faut donner un visage à ces personnes. On parle des migrants comme d’un concept ou comme s’il s’agissait d’oiseaux. On dirait que c’est un cumulo-nimbus quelque part. Or, ils ont des visages avec des histoires. En ce moment, on mélange les réfugiés et les migrants économiques. Quand on fuit la guerre dans son pays, je suis désolée, on n’a pas le temps de demander des visas.

Dans «Celles qui attendent», on suit l’histoire d’Arame, Bougna, Coumba et Daba… On s’attache à ces quatre femmes et ce roman nous éclaire sur la réalité sénégalaise. Les détails par rapport à la construction de la pirogue, par exemple. Le roman incarne les situations. Ce langage-là permet-il un autre discours que celui des médias?

Les médias jouent le rôle de sensibilisation de masse, plus immédiate, avec une simultanéité des faits et de la narration. Le roman prend du recul pour creuser plus en profondeur. Qu’est ce qui me ferait rêver, qu’est-ce qui me révolte? C’est le temps de la fermentation. Il faut millésimer les idées. Raconter une histoire sans maltraiter les lecteurs mais les inviter à débattre et réfléchir avec nous.

Que proposez-vous comme autre politique migratoire?

Je n’ai pas le pouvoir d’Angela Merkel ou de Macron. Je serais d’avis qu’on parle des migrations de manière beaucoup moins anxiogène. Il s’agit juste d’humains qui se déplacent. Ce ne sont pas des loups. Il faut expliquer. Ceux là viennent de quitter la Syrie puisqu’on a bombardé leur maison. C’est simple. Tout le monde ferait comme eux. C’est tellement légitime d’essayer de sauver sa vie. Il y a les migrants économiques et climatiques qui se déplacent vers des îlots de prospérité pour survire et sauver les leurs. Qui ne le ferait pas? Mais il faut aussi démystifier l’Europe. C’est pour cela que j’ai écrit «Le ventre de l’Atlantique» car moi, la vraie galère, la vraie faim, je les ai connues à Strasbourg pas à Dakar. Ici personne ne connaît votre histoire, ne vous parle. On vous traite comme une machine à laver la maison ou le linge… Est-ce un échange humain? Non, et cela rend très malheureux. Voilà ce que rencontrent les migrants. Aujourd’hui, les Africains savent ce qui les attend en Europe mais ils viennent tout de même car ils rêvent comme le jeune qui s’inscrit à la Star Academy et veut devenir Michael Jackson.

L’Afrique doit retrouver confiance en elle mais elle a besoin d’échanger avec les autres comme l’Europe. Que seraient les hôpitaux, les restaurants sans tous les étrangers qui y travaillent? L’Afrique doit revendiquer plus de respect, d’équilibre dans ses rapports avec l’Europe et d’autres continents. Elle doit être un partenaire et pas une terre qu’on se dispute pour son confort personnel. Pourquoi un Allemand peut-il venir en vacances à Dakar et pourquoi mon frère ne peut-il pas aller à Cologne? L’article 13 des droits de l’homme sur la libre circulation des hommes ne concerne pas seulement l’homme blanc.

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