Liberia : Crimes de guerre et contre l’humanité: fin de l’instruction en Belgique?

Liberia : Crimes de guerre et contre l’humanité:  fin de l’instruction en Belgique?

« Je pense que l’instruction devrait se terminer bientôt. Le juge d’instruction va alors remettre son dossier au procureur fédéral, qui pourra éventuellement demander des devoirs complémentaires », a déclaré à La Libre Afrique.be Me Luc Walleyn, avocat de trois personnes qui ont porté plainte, avec constitution de partie civile, contre Martina Johnson, une Libérienne arrêtée à Gand le 17 septembre 2014. Elle vit en Belgique depuis 2002.

Celle que Charles Taylor – sanguinaire chef de guerre puis président du Liberia (1997-2003) – appelait « ma petite sœur », celle qui avait fait partie de sa garde rapprochée et dirigé l’unité d’artillerie lourde du NPFL (National Patriotic Front of Liberia, le mouvement armé créé par Taylor), est inculpée à Gand de crimes de guerre et contre l’humanité au nom de victimes de son action durant l’opération Octopus, en 1992 – un assaut armé contre la capitale libérienne, Monrovia.

Une création des Etats-Unis

Ancien détenu évadé des Etats-Unis, où il s’était rendu après des détournements d’argent au Liberia, Charles Taylor avait déclenché, en décembre  1989, une cruelle guerre civile au Liberia après l’avoir envahi depuis la Côte-d’Ivoire. Il voulait renverser le président Samuel Doe, le premier chef de l’Etat libérien à ne pas être un Americano-Libérien mais un descendant d’indigènes.

Le Liberia a été fondé au XIXe siècle par d’anciens esclaves des Etats-Unis, désireux de « retrouver leurs racines ». Ils avaient baptisé leur pays d’un nom formé sur le mot « liberty » (liberté) et leur capitale Monrovia, en l’honneur du président américain Monroe, qui soutenait leur initiative. Ils ont formé l’élite du nouveau pays en excluant les indigènes du pouvoir, une élite si liée aux Etats-Unis qu’on a parfois traité le Liberia de « colonie américaine ». Leurs descendants, qui tiennent à nouveau le haut du pavé depuis la guerre civile, sont appelés « Americos ».

Pas d’épuration au Liberia

Charles Taylor est un Americo. Après la cruelle guerre de terreur qu’il mena, un premier accord de paix lui permit de se présenter à la présidentielle de 1997, qu’il remporta dès le premier tour, largement en raison de la peur qu’il inspirait (son slogan: « Il a tué mon père, il a tué ma mère et je vote pour lui »). Une seconde guerre civile s’ouvrit en 1999 et Taylor, militairement vaincu, fut forcé à l’exil en 2003, avant d’être arrêté dans son pays d’accueil, le Nigeria, en 2006 et envoyé devant un tribunal international. En 2012, il fut condamné à 50 ans de prison par le Tribunal spécial sur la Sierra Leone, pour son rôle dans les crimes contre l’humanité commis sur son ordre dans ce pays voisin du sien.

Mais personne, jusqu’ici, n’a été condamné pour les crimes terribles commis durant les deux guerres civils libériennes.

Contrairement à la Sierra Leone, en effet, le Liberia n’a jamais procédé à une épuration de l’appareil d’Etat. Des gens qui ont du sang sur les mains sont restés en place dans la police, dans l’administration et au parlement. La présidente Ellen Sirleaf-Johnson, aujourd’hui en fin de second mandat, est issue d’une des grandes familles d’Americos; elle fut l’alliée de Taylor avant d’être sa rivale malheureuse aux élections de 1997. Son administration n’a jamais appliqué les recommandations de la commission d’enquête officielle mise en place après le retour de la paix; il est vrai que les enquêteurs avaient classé Mme Sirleaf-Johnson parmi les Libériens qui, en raison de leurs actes, ne devraient plus occuper de poste important dans le pays.

Pas de commission rogatoire

Quant à l’instruction belge concernant Martina Johnson, elle a été limitée, nous dit Me Walleyn, par le fait que « jusqu’ici, les demandes de commission rogatoire (complément d’enquête demandé à un autre juge ou à une autre police) au Liberia n’ont pas été accueillies favorablement par les autorités libériennes ». Néanmoins, souligne-t-il, « une instruction très approfondie a eu lieu, avec des devoirs d’enquête effectués auprès de témoins, des réfugiés et exilés dans le monde entier ». En outre, « une partie du matériel réuni par la Commission d’enquête libérienne » évoquée plus haut, « a été mise à la disposition de l’instruction; ce matériel contient des éléments à charge contre Martina Johnson ».

Celle-ci a pu bénéficier d’une mise sous bracelet électronique « pour des raisons humanitaires – sa santé et celle de son enfant », nous a indiqué Me Walleyn. Après un an, le mandat d’arrêt a été levé et remplacé par une liberté sous conditions. « Dans la pratique, ce n’est pas très différent d’une détention sous bracelet; il y a toujours des limitations dans ses contacts et elle doit se présenter régulièrement à la police », explique l’avocat. Qui ajoute: « Mais contrairement au temps de détention sous bracelet, le temps de liberté conditionnelle n’est pas déduit de la peine. Cette modification n’est donc pas uniquement en sa faveur ».

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