Le coronavirus force les Congolais à faire le deuil de leurs deuils

Le coronavirus force les Congolais à faire le deuil de leurs deuils

Interdites, les grandes cérémonies de deuil: en République démocratique du Congo, cette mesure radicale décrétée face aux risques de propagation du nouveau coronavirus porte un coup profond aux traditions et à un moment fort de la vie sociale.

Mais des Congolais souhaitent que le bannissement des grandes veillées mortuaires se prolonge après la crise sanitaire pour mettre fin au « business » des enterrements « festifs », surtout dans la capitale Kinshasa.

« J’ai un deuil »: dans le monde d’avant la pandémie, cette phrase rythmait aussi souvent les conversations que « je suis invité(e) à un mariage », « je vais au culte » ou « je retrouve des ami(e)s dans un bar ».

Dans la mégapole d’au moins dix millions d’habitants, les deuils annoncés dans les médias duraient la nuit entière dans des grandes salles, en présence de dizaines d’invités portant des pagnes à la mémoire du défunt, assis sur des chaises en plastique jusque sur le trottoir.

« Ce sont des lieux de rencontres, y compris pour de nouvelles liaisons amoureuses. C’est là où se retissent et se raffermissent les liens familiaux. C’est un moment de palabre », analyse le sociologue Léon Tsambu.

Dès le 18 mars, le président Félix Tshisekedi a décrété « l’interdiction de l’organisation des deuils dans les salles et les domiciles ».

« Les dépouilles mortelles seront conduites directement de la morgue jusqu’au lieu d’inhumation et en nombre restreint d’accompagnateurs », est-il précisé.

Pour éviter la circulation du virus, le président a décrété plus généralement « l’nterdiction de tous les rassemblements, réunions, célébrations, de plus de 20 personnes sur les lieux publics en dehors du domicile familial ». Les écoles, lieux de culte, bar, restaurants et discothèques ont été fermés.

En vigueur dans de nombreux pays, les restrictions autour des deuils désolent les Congolais.

« Il y a une certaine frustration, On est habitués à enterrer avec toute la publicité possible », déplore à Kinsagani (nord-est) François Okondamomba, chef de service à la Radio télévision nationale du Congo (RTNC, la chaîne d’Etat).

« A la RTNC, nous sommes plus de 200 agents. Mais on nous a obligés à nous rendre uniquement à 10 personnes pour enterrer notre ancien directeur provincial à Kisangani », détaille M. Okondamomba.

– Une coutume « jetée aux oubliettes » –

Même désarroi à Goma dans l’est du pays. « Mon petit frère est mort des suites d’une courte maladie. Nous n’allons pas l’accompagner tous au cimetière. C’est un tabou dans ma culture, je ne sais pas comment expliquer ça aux membres de famille », lance Jean Bosco Kaponirwe, frère du défunt.

« Si donc un chef coutumier meurt pendant cette période de coronavirus, la coutume sera jetée aux oubliettes. C’est le non-respect des morts et de la culture ancestrale », déplore un chef coutumier de la communauté Pende à Kikwit (centre), Sylvain Mabonga-Bonga.

Un autre ancien de Kikwit (ouest de la RDC), Valère Mpokoto, redoute « l’amoindrissement des relations familiales et sociales »: « Nos coutumes, en Afrique, ont une valeur culturelle considérable. Personne ne peut les négliger ».

La RDC a déjà expérimenté les enterrements « dignes et sécurisés », mis en place par la Croix-Rouge pour lutter contre l’épidémie d’Ebola dans la région de Beni (est). Et ces enterrements avaient déjà été source de tensions et d’incompréhension avec les proches des défunts, heurtés d’être tenus à distance.

A Kinshasa, la journaliste Rachel Kitstita se déclare au contraire « pour la pérennisation de la mesure relative aux obsèques », dans un tweet approuvé plus de 1.400 fois.

« Il y a un grand excès ici quand il s’agit de deuil. Ca entraîne beaucoup de dépenses inutiles. On en fait un peu trop », détaille la directrice du site Actu30 jointe par l’AFP.

« C’est devenu un véritable business. Il faut acheter le cercueil, payer la morgue, louer une salle, amener des gens à la morgue, porter des pagnes et des uniformes…le deuil prend un côté festif », détaille la journaliste qui envisage d’initier une pétition pour transmettre sa demande au Parlement.

La facture s’élève à plusieurs centaines de dollars, une fortune pour le budget des ménages.

Selon le bilan officiel, la RDC compte 109 cas déclarés, dont huit décès liés au Covid-19.

Parmi les premières victimes figurent des personnalités de la vie publique et des proches du chef de l’Etat, qui auraient pu bénéficier en des temps ordinaires d’obsèques en grande pompe, comme un chargé de mission à la présidence ou un ancien bâtonnier.​

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