Opinion: Burkina Faso: un Président inefficace

Opinion: Burkina Faso: un Président inefficace

Par Aaron Akinocho.

Journaliste spécialiste des questions de gestion publique

C’est peu de dire qu’au Burkina Faso, l’élection de Marc Roch Kaboré, fin 2015,

avait suscité de l’espoir. Elu démocratiquement dès le premier tour avec 53,5% des

voix, le dirigeant était celui qui devait incarner l’après-Compaoré et permettre au

pays des hommes intègres de tourner la page d’un règne long de 27 ans. Cinq ans

plus tard, son bilan laisse des possibilités à ses rivaux de le battre au cours d’une

présidentielle, prévue pour octobre, qui s’annonce palpitante.

Marc Roch Kaboré a connu un mandat compliqué. L’euphorie liée

aux conditions de son élection (le retour de la démocratie au Burkina Faso) a vite

laissé place à la terreur, incarnée par une menace terroriste contre laquelle le pays,

comme ses voisins du Sahel, peine à apporter une réponse valable. Ainsi, les

attaques contre l’hôtel Splendid et le café “Cappucino” en 2016, restent dans la

mémoire des Burkinabès. De même que l’enlèvement et l’assassinat du géologue

canadien Kirk Woodman par un groupe armé et l’exécution de 38 travailleurs de la

mine Semafo.

Il serait injuste de faire au Président le procès de ces tragédies. L’exécutif a fait ce qu’il a pu dans un contexte relativement compliqué.

Néanmoins, sur le plan économique, il lui sera difficile d’échapper au jugement. En

effet, la contestation qui a abouti à la chute de Compaoré avait aussi des

fondements économiques et cet aspect ne saurait être occulté. Or sur ce terrain, le pouvoir peine à présenter des résultats probants.

A titre d’exemple, le Burkina Faso, qui possède un potentiel de production de lait de 250 millions de litres

par an, ne parvient à produire que 5% de cette quantité. Conséquence : l’injection

annuelle de 6 à 10 milliards de francs CFA pour l’importation de 90% de sa

consommation laitière. Et cette situation s’étend à l’ensemble du secteur agricole.

Ainsi, la production rizicole se trouve limitée par le manque de grandes unités de

production.

Alors que le pouvoir n’hésite pas à annoncer de grandes ambitions, peu de

réalisations viennent finalement matérialiser ces déclarations. Le Programme national

de construction de logements (PNCL) qui, en 2017, s’est donné comme objectif de

faire sortir de terre 40 000 logements avant 2020, ne justifie jusqu’ici que 2000

unités construites. Le pouvoir s’engage-t-il à relever le taux d’électrification du pays

à 45% à l’horizon 2020 ? A terme, la réalité du secteur électrique est à peu près

similaire à celle d’il y a 6 mois quand le Premier ministre Paul Kaba déclarait : «Nous

ne produisons pas assez et nos coûts de production sont plus élevés que dans les

autres pays de la sous-région, deux fois plus qu’en Côte-d’Ivoire par exemple. Il y a

un problème de productivité».

Quant au secteur minier, l’une des mamelles de l’économie burkinabè, il reste confronté aux difficultés de son modèle ainsi qu’aux

questions de sécurité. En effet, la non-transformation sur place de l’or burkinabè limite la création d’emplois dans le secteur, et in fine, son impact socio-économique pour les populations du pays. En outre, l’affaire Woodman et celle des employés de Semafo

ont entaché l’image d’une industrie qui est l’un des principaux contributeurs du produit intérieur brut du pays.

Dans un tel contexte, les performances sociales du gouvernement pourraient servir de circonstances atténuantes, voire même de

stabilisateur pour le pouvoir. Après tout, le développement est autant question de bien-être des populations que de

croissance du PIB. Mais là encore, le pouvoir peine à convaincre.

En ce qui concerne la santé, ce sont 500 000 personnes qui n’arrivent

plus à se soigner normalement au Burkina Faso en raison des violences que connaît le

pays. Et selon le Bureau pour la coordination des affaires humanitaires de

l’organisation des Nations unies, 1,5 million de personnes y auront bientôt besoin d’une

assistance humanitaire.

Alors que le peuple burkinabè s’apprête donc à se rendre aux urnes dans six mois, force est de

constater que l’exécutif sortant aura du mal à présenter à ses électeurs un bilan

économique enthousiasmant. Si la gestion de la question sécuritaire mobilise toutes

les attentions, elle n’occulte pas celles sur le développement économique et la

croissance inclusive. Et la situation que connaît actuellement le pays pourrait profiter

aux rivaux politiques du président Kaboré. Ainsi, l’actuel président du Congrès pour

la démocratie et le progrès (CDP), Eddie Komboïgo, apparaît comme un rival de

premier plan capable de créer la surprise aux prochaines élections présidentielles

d’octobre 2020.

Celui qui évoque des « plans précis et concrets » concernant l’industrialisation du

pays, pour lesquels il a déjà identifié des « ressources naturelles nécessaires de

financement », joue sur la corde de la fierté. «Le Burkina est historiquement le premier

producteur de coton du continent », déclare-t-il, soulignant qu’il doit regagner son piédestal. Et d’enfoncer le clou en jouant sur les failles de son

adversaire et en insistant sur ses propres engagements en matière de sécurité: «Sans sécurité,

pas d’investissements et donc, pas de développement. Sécuriser le Burkina sera la

priorité de nos priorités quand nous aurons accédé à la gestion du pouvoir. Pour

garantir la protection de nos frontières, nous répondrons sur le terrain à travers les

actions concrètes que nous allons poser».

Ce discours pourrait faire mouche d’autant plus qu’aujourd’hui une partie de la population vit dans la nostalgie du règne de

Blaise Compaoré, quand le Burkina Faso était un havre de paix dans un Sahel

tourmenté. Dans le combat d’idées qui s’annonce, le président Kaboré devra se

mesurer à l’expertise économique et à l’assise politique de Komboïgo. Ce dernier

pourra également se targuer de proposer la combinaison d’une solide expérience

politique et de chef d’entreprise qui s’est fait à la force du poignet.

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