Coronavirus : « L’Afrique doit s’attendre au pire »

Coronavirus : « L’Afrique doit s’attendre au pire »

« Il ne faut pas attendre que l’épidémie arrive pour se préparer. C’est en temps de paix qu’on prépare la guerre”, le Dr Ibrahima Socé Fall, directeur général adjoint de l’OMS, en charge de la réponse aux urgences tente de mobiliser les responsables du continent africain face à la multiplication de cas de malades atteints du COVID-19.


Dans un entretien accordé à “ONU Info”, le médecin sénégalais veut en finir avec certaines idées reçues sur le COVID-19, comme celle qui veut que ce virus ne peut se transmettre sous les climats chauds et humides. “Il ne faut pas croire que l’Afrque sera épagnée, explique-t-il. Tant que c’est une épidémie débutante, l’Afrique a la capacité pour la maîtriser. Mais en cas de transmission communautaire soutenue, comme en Italie et dans d’autres pays, les systèmes de santé sur ce continent n’ont pas la capacité pour tenir le coup”. Et le directeur général adjoint de l’OMS de souligner que “même dans les pays développés, certains systèmes de santé ont été débordés”.
Aujourd’hui, vendredi 20 mars, la plupart des 54 États du continent africain ont pris des mesures même s’ils ne sont officiellement pas encore tous touchés (comme le Mali où aucun cas n’a été signalé jusqu’ici) pour tenter de freiner la progression du virus. Fermetures des lieux publics, des lieux de culte, des écoles, de frontières, arrêt des vols vers les pays les plus touchés, etc… Le catalogue des mesures est aussi large que peu structuré entre les pays (un constat qui vaut aussi pour l’Europe) mais généralement volontariste.
“Les autorités publiques bougent, elles tentent d’enrayer la progression du virus, commente le docteur Olivier Manigart,virologiste et épidémiologiste belge, installé depuis quelques années à l’Organisation Ouest africaine de la Santé (OOAS), au Burkina Faso.
Le patron de l’OMS, l’Ethiopien Tedros Adhanom Ghebreyesus n’y est pourtant pas allé par quatre chemins : “le meilleur conseil à donner à l’Afrique est de se préparer au pire et de se préparer dès aujourd’hui”, a-t-il lancé ce mercredi, quelques heures après le décès de la première victime en Afrique subsaharienne, au Burkina Faso, Mme Rose-Marie Compaoré, deuxième vice-présidente de l’Assemblée nationale.

Certains progrès “grâce” à Ebola

« Un gros travail a été fait dans les 15 pays de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) depuis 2016 et l’épidémie d’Ebola, poursuit Olivier Manigart. On est mieux préparé, il y a une meilleure coordination pour tenter de répondre aux menaces épidémiques. Il y a aussi un traçage efficace autour des personnes contaminées. Bref, le système global est mieux préparé ». Un constat qui ne vaut malheureusement que pour les pays de la CEDEAO, ailleurs, un peu partout sur le continent africain, l’organisation face à ce type de crise est nettement moins structurée.
« Mais ce n’est pas parce qu’on a fait de nets progrès que nous ne sommes pas exposés », poursuit Olivier Manigart, collaborateur scientifique de l’Université Libre de Bruxelles (ULB). « Il ne faut pas se leurrer, nous ne sommes pas assez efficaces face à une épidémie de ce type. Quand on voit les dégâts qu’elle fait en Europe, on doit être inquiet. Car si on a fait des progrès en amont, côté hospitalier, on manque de tout. Au Burkina Faso, pays de 20 millions d’habitants, je pense qu’on dispose de deux respirateurs. Quand on prend les hôpitaux de référence, ils sont déjà à la limite alors qu’on est à 33 cas ce jeudi. Ils seront vite débordés si l’épidémie venait à s’étendre. »

La vice-présidente de l’Assemblée nationale, première victime du coronavirus au Burkina-Faso

En 24 heures, le Burkina est passé de 20 à 33 cas positifs. L’ensemble de la CEDEAO de 73 à 98 cas sur un rythme qui s’accélère depuis une semaine. « Il faut être clair, s’il n’y a pas un investissement rapide en matériel, en équipement, on ne pourra pas faire face à l’expansion de la maladie« , poursuit Olivier Manigart qui explique que l’OOAS a déjà acheté 36 000 tests diagnostic qui seront dispatchés dans les pays de la CEDEAO.

« Le confinement, c’est une histoire de blanc »

Depuis une semaine, des mesures sont prises au Burkina Faso, « et on voit une évolution des comportements. À Ouagadougou, la capitale, les lieux publics sont moins fréquentés. Les comportements changent. » Mais Olivier Manigart reconnaît que le confinement n’est pas envisageable. « L’informel représente 60 à 80 % de l’économie. Le petit vendeur de rue ne pourra pas rester plus de deux jours sans sortir. Il n’a pas les moyens de le faire. Il doit aller dans la rue pour gagner sa vie et nourrir sa famille« . Le constat est le même dans la plupart des pays subsahariens. « Le confinement, c’est une histoire de blancs« , explique Eric Mukuna, chauffeur de taxi collectif à Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo (RDC), une ville de plus de dix millions d’habitants où certaines mesures ont été annoncées mercredi soir pour lutter contre la propagation du COVID-19.

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« Le président Tshisekedi a annoncé la fermeture des écoles, des églises, des bars, des restaurants et même l’interdiction des réunions de plus de 20 personnes. C’est n’importe quoi, les gens ils vont vivre de quoi ? Dans mon taxi, il y a souvent plus de vingt personnes. Avec les travaux lancés par le président, on n’avance pas à Kinshasa. Les trajets durent très longtemps. On a le temps d’attraper les maladies mais on n’a pas le choix. J’ai vu des images de Côte d’Ivoire où les gens se sont rués sur les magasins quand ils ont pris conscience des risques liés au coronavirus. Ici, si les gens paniquent, il y aura des pillages. C’est certain. »

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« Le pire, explique Paul T., ancien médecin à Kinshasa, c’est que dans une magalopole comme Kin, il y a à peine 50 lits avec des respirateurs et plusieurs sont hors service. On est à 14 contaminés à Kinshasa, dans une semaine maximum, on sera à saturation. Le pire est à venir. La promiscuité et le manque de soin, comme pour le lavage des mains, ce n’est pas la faute des Kinois mais du pouvoir d’hier et d’aujourd’hui qui a surtout pensé à son ventre et à ses poches. Il s’est moqué de la santé des Congolais. Demain, on risque de le payer au prix fort mais les responsables, eux, auront peut-être les moyens de se faire soigner ailleurs. Leurs victimes seront une nouvelle fois victimes. Le COVID-19 va souligner tous les manquements de notre société. Mais pour beaucoup, il sera malheureusement trop tard. »

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