RDC : Le dernier discours de Kamwina Nsapu

RDC : Le dernier discours  de Kamwina Nsapu

Des Kasaïens ont placé sur Youtube le dernier discours public de Kamwina Nsapu – le grand chef de l’importante tribu des Bajila-Kasanga, tué le 12 août 2016 par les forces de l’ordre et dont le corps a ensuite été profané publiquement, ce qui a entraîné une révolte paysanne de grande ampleur – et la traduction en français d’une partie de celui-ci.

En prendre connaissance permet de vérifier les racines de cette révolte paysanne, suivie depuis des mois par La Libre Belgique et par La Libre Afrique.be. Née au Kasaï-central, elle s’est rapidement répandue dans les cinq provinces du Grand Kasaï en raison d’un même sentiment d’abandon de la population rurale par les autorités centrales et régionales.

Libérer le pays des corps de sécurité

Le chef assure d’abord qu’il « ne veut pas la guerre mais la libération du pays » des militaires « comme ceux qui sont venus chez moi » pour « m’assassiner le 3 avril » 2016 et parmi lesquels il assure que se trouvaient « deux Rwandais ». On sait que Kinshasa a envoyé au Kasaï des troupes comprenant notamment des militaires tutsis du Kivu – dont l’apparence physique les fait souvent traiter de « Rwandais » bien qu’ils soient Congolais – ainsi que d’anciens membres de groupes armés des deux Kivus.

Et le chef de s’interroger sur les raisons pour lesquelles les autorités n’ont pas voulu reconnaître sa qualité de chef coutumier, comme le prévoit la loi modifiée en 2015. « Je ne me mêle pas de politique », plaide-t-il. « Comme les autres », ajoute-t-il, « j’ai donné des poules, des chèvres, de l’argent pour que mon arrêté (de reconnaissance) sorte. Ils n’ont pas accepté et ont envoyé cinq militaires pour m’assassiner, dont deux Rwandais », qu’il accuse de lui avoir volé des biens dans sa maison.

Le Kamwina Nsapu (titre du chef des Bajila-Kasanga) est alors parti à l’étranger, se mettre à l’abri. A son retour, il a « créé le mouvement » de rébellion qui est le noyau de la révolte, muni seulement de quelques armes blanches, « parce que j’ai le droit de répondre ». « Je veux que  (le gouverneur de la province, Alex) Kande dise pourquoi il a envoyé des gens me tuer ».

« On n’a jamais connu le bonheur »

Mais le cas personnel du chef n’est pas seul en cause, selon son discours, qui évoque les causes profondes de la révolte. « Que tous les étrangers dans le gouvernement et l’administration rentrent dans leur pays ». « Toutes les richesses du Congo », assure-t-il, « vont dans quatre pays », le Rwanda, la Tanzanie, le Burundi et l’Ouganda – soit les principaux alliés de Laurent Kabila lorsqu’il a pris le pouvoir en 1996 mais avec lesquels (sauf le Burundi), les relations se sont distendues sous le règne de son fils, Joseph Kabila.

« Nous voulons des investisseurs » dans notre région, insiste le Kamwina Nsapu. « Les neuf pays autour du Congo se développent. Nous, on puise l’eau à la source, on va chercher le bois dans la forêt; trouver des allumettes est difficile et on réfléchit avant d’allumer une bougie. On dort dans des moustiquaires empoisonnées (NDLR: enduites d’insecticide pour renforcer leur effet contre les moustiques porteurs de malaria). On a des chiques (parasites) aux pieds. Depuis qu’on est venus au monde, on n’a jamais bien vécu, on n’a jamais bien dormi. Quand on tombe malade, on meurt rapidement. On ne connaît jamais le bonheur. C’est quelle vie, ça?! ». Et d’ajouter: « Nous sommes peut-être 100 millions au Congo (NDLR: le vrai chiffre serait plutôt de 80 millions d’habitants), mais ceux qui ont le bonheur ne sont pas plus de 200 000. La richesse de 100 millions confisquée par 200 000! La vie que vous auriez pu avoir est partie dans ces quatre pays-là ».

« La guerre de Kamwina Nsapu »

A ces problèmes, « ni les politiciens, ni les députés, ni les sénateurs n’ont donné de réponse. La réponse est dans les chefferies traditionnelles » – cris d’approbation de la foule. « Voici la guerre de Kamwina Nsapu », clame-t-il, sans craindre de se contredire, « pour que les gens qui nous font souffrir pour avoir du sel, du café et des habits descendent avec les rivières! »; « pour rendre leur valeur aux chefferies traditionnelles ». « Toutes les forces de sécurité travaillent contre le peuple; il n’y a qu’au Congo qu’elles vont se servir au marché » sans payer, dit le chef, qui a vécu en Afrique du Sud. « Cela ne se fait qu’au Congo ». « Des chefs traditionnels traîtres se laissent acheter » pour faire la volonté d’autorités politiques – allusion aux chefs traditionnels qui, eux, ont été reconnus par Kinshasa depuis 2015, lorsqu’ils se soumettent au pouvoir central. « Mon objectif, c’est votre liberté totale! ».

Quant à la répression, le chef n’hésite pas à assurer, dans le droit fil d’une tradition mystico-guerrière très répandue au Congo, que « les fusils et les balles, ils ont été achetés avec l’argent du pays; ils n’auront donc aucun effet sur nous ». « Tous les soldats traîtres qui écoutent nos ennemis et viennent nous faire souffrir, ils ne nous verront pas » tant que nous serons « dans le territoire de Kamwina Nsapu ».

Ni Lubas, ni Luluas

Enfin, il met en garde contre les conflits ethniques, sa chefferie (Dibaya) étant située à la limite des pays luba et lulua, qui se sont affrontés dans les années 60. « Je ne veux pas qu’on fasse souffrir ceux qui viennent en disant: ceux-ci sont du Kasaï oriental, ceux-là du Kasaï occidental » (anciennes provinces; la première regroupait plutôt les Lubas, la seconde les Luluas). « Je ne veux pas entendre que vous êtes lubas et les autres luluas ». La tribu des Bajila-Kasanga comprend des gens des deux groupes, qui expriment une réalité géographique plus qu’ethnique. « Ne leur confisquez rien, ne pillez pas. Si vous l’avez fait, vous avez 24h pour tout rendre. Celui qui ne le fait pas, que son corps gonfle » (malédiction).

https://www.youtube.com/watch?v=GIDWO0iv2v8&feature=youtu.be

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