Louis Michel : “Il faut créer l’Eurafrique, une grande zone de libre-échange”

Louis Michel : “Il faut créer l’Eurafrique, une grande zone de libre-échange”

Dans un long entretien accordé à La Libre, Louis Michel, ancien ministre belge des Affaires étrangères et commissaire européen au Développement, revient sur son idée de créer un de négocier un grand accord d’association de libre-échange entre l’Europe et l’Afrique.

En tant que ministre des Affaires étrangères et commissaire européen chargé du Développement, vous avez beaucoup voyagé en Afrique. Continent riche en ressources où se trouve la plus grande pauvreté…

Louis Michel : « C’est le paradoxe inacceptable. C’est, potentiellement, le continent le plus riche du monde. La question est de savoir si nos politiques de développement ont toujours été réalistes et à la hauteur. On a versé des milliards sur l’Afrique, on s’est occupé d’enseignement, de santé. Très bien. Mais on n’a jamais mené des politiques pour consolider les États et les institutions. Quel est leur problème ? Ce sont des nations, des peuples, mais ce ne sont pas des États. Dans nos pays, même quand le politique est déficitaire, l’administration et les corps institutionnels continuent à faire fonctionner l’État. Il n’y a pas de vide, d’espace pour le chaos. En Afrique, oui. L’État, c’est le droit, la garantie de la liberté. Sans un État de droit, démocratique, institutionnalisé, les libertés fondamentales ne sont pas garanties. Nous devons les aider à accéder à cela. Or toute notre politique de coopération, jusqu’il y a quelques années, était purement caritative. À aucun moment, on n’a mis le paquet sur la Justice, sur la formation des juges, de la police, des enseignants. Au Congo, la moyenne d’âge des enseignants du secondaire est de 61 ans ! Au Togo, il manquera bientôt 40 000 enseignants. Dans beaucoup de ces pays, les enseignants gagnent 60 dollars par mois. Mais ils ne sont même pas payés. Pareil pour les juges. De plus, on leur a, parfois, donné des leçons publiques de moralité, on les a vexés, humiliés. »

Parfois, ils méritaient ces remontrances, la corruption constitue un énorme problème chez certains…

« D’accord. Mais il n’y aurait de la corruption que dans ces États-là, et rien dans nos pays ? L’Afrique est confrontée à deux problèmes. Le premier : dans la plupart des pays, entre 55 et 65 % de la population a moins de 25 ans. Beaucoup de chefs d’État en sont conscients mais n’osent pas parler de cette question de la démographie galopante. Le deuxième problème : on cherche à leur imposer nos modèles et notamment celui qui voudrait limiter leur présence au pouvoir à deux mandats. Pas plus. Alors que font-ils ? Ils trichent, ils changent la Constitution. Par devoir européen, je vais expliquer à des chefs d’État qu’ils ne peuvent pas rester au-delà de deux mandats. Mais Angela Merkel peut en faire quatre sans problème. Jean-Claude Juncker a été Premier ministre pendant vingt ans . Et cela n’a choqué personne ».

Autre problème, la migration. Y a-t-il une solution qui allie humanité et fermeté ?

« Je pense qu’il faut tout faire pour que les jeunes Africains restent dans leurs pays. Mais il y a une solution. Cela va faire peur mais, à mon âge, je peux le dire. La seule solution est de négocier un grand accord d’association de libre-échange entre l’Europe et l’Afrique. Léopold Sédar Senghor, un visionnaire, un grand chrétien, avait imaginé le concept de l’Eurafrique. Il faudrait remettre ce concept à l’avant-plan. L’Europe et l’Afrique sont deux continents voisins : 1,5 milliard de personnes. Je propose donc que l’on crée une grande zone de libre-échange entre l’Europe et l’Afrique et que l’on installe des canaux de migration légale dans les deux sens. Cela ouvrirait un champ de développement économique et donc social très important. Cela permettrait aussi d’amener une plus grande moralisation de la gouvernance en Afrique même si je crois que la plupart le feront spontanément. C’est un win-win complet. Il faut offrir aux jeunes Africains un avenir chez eux. Et ce faisant, nous créerons aussi notre propre avenir. Mais il y a un “prix” à payer. »

Lequel ?

« C’est la liberté de mouvement. Si elle est consentie, il n’y aura pas des flux massifs d’Africains vers l’Europe. Dès que l’Afrique se développera, ils voudront rester chez eux. C’est là que se situera leur destin. »

Pensez-vous pouvoir convaincre tous les Européens, y compris les pays d’Europe de l’Est, plus réticents, voire même totalement fermés ?

« Même si c’est difficile, il faut le faire. Les Européens pourront mettre tous les murs, les barbelés, les canons qu’ils veulent, rien n’empêchera cette jeunesse africaine qui va bientôt déborder, de vouloir venir chez nous. Les gens adhèrent à cela. Ils voient bien que les frontières n’arrêtent pas les flux. Nos jeunes deviennent universalistes. Il ne faut peut-être pas instaurer la liberté totale de mouvement mais créer des voies légales. Si on ne fait pas cela, l’histoire nous l’imposera. Et si on ne le fait pas, cela risque de mettre à mal la plus belle idée politique qui soit, à savoir la construction européenne. Et il sera plus facile d’avoir une politique commune de migration si on l’insère dans un grand projet de zone de libre-échange Afrique-Europe. D’ailleurs, si cela se fait, vous verrez : les premiers qui tenteront de s’y opposer sont les Américains et les Chinois. »

Les mentalités sont-elles prêtes?

« Il faut faire d’un problème un phénomène productif. Certains craignent qu’ils ne viennent briser notre identité. Mais que signifie ce concept ? Guy Verhofstadt a écrit des textes remarquables sur ce sujet. Nous avons tous plusieurs identités en nous. Ceux qui le nient sont porteurs d’un imaginaire puant, sordide. Ils croient que l’avenir est au repli. Non. On peut aimer ses racines, son village. Mais si on ne s’ouvre pas, on ne réglera pas ce problème. Le multiculturalisme est un phénomène qu’on n’arrêtera pas et qu’il n’est pas bon d’arrêter. »

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