Algérie: panser ses blessures et aller de l’avant avec Souad Massi et son dernier album, Oumniya

Algérie: panser ses blessures et aller de l’avant avec Souad Massi et son dernier album, Oumniya

Après s’être centré sur Casablanca, Tunis, Damas et Beyrouth, le festival Moussem Cities, initié par Moussem, le Centre Nomade des Arts, et ses différents partenaires bruxellois, ont décidé, pour cette 5ème édition, de faire un focus tout particulier sur la ville d’Alger. Et de présenter samedi soir à Bozar, la chanteuse franco-algérienne, Souad Massi au vibrato délicat et sensible.

Le choix n’était pas anodin dans le cadre des fortes tensions politiques qui règnent en Algérie. Après un an de manifestations, des milliers de personnes sont en effet descendues à nouveau dans les rues de Kherrata le vendredi 14 février afin d’exprimer leur mécontentement face au nouveau gouvernement qu’ils estiment non-légitime. En effet, malgré le retrait de Abdelaziz Bouteflika, qui tentait de briguer un 5ème mandat, et l’élection le 12 décembre 2019 du nouveau président Abdelmadjid Tebboune, élection pour laquelle l’Algérie a enregistré un nombre record d’abstention suite au boycott d’une grande partie de la population, le peuple algérien n’en finit pas de se battre pour réclamer ses droits. C’est dans ce contexte tumultueux que Souad Massi, dont on connaît le soutien au mouvement de l’Hirak, a sorti son 6ème album « Oumniya », qu’elle présentait ce samedi 15 Février 2019 à Bozar.
L’artiste, qui est née et a grandi en Algérie, garde un lien étroit et profond avec son pays d’origine. Dans son nouvel album, elle l’exprime avec finesse et poésie cet attachement ainsi que d’autres thématiques comme la liberté, l’amour et l’émancipation féminine. Souad Massi a suivi un parcours atypique: urbaniste de formation, elle a suivi ensuite des cours de musique classique à l’association des Beaux-Arts à Alger. Incorporant deux groupes de musique dont l’un de flamenco et le second de rock, elle se voit invitée en 1999 en France dans un festival intitulé « Les femmes d’Alger ». C’est dans la foulée qu’Universal lui propose de signer un contrat pour un album, « Raoui », produit en 2001. La Libre Afrique l’a rencontrée.

LLA : Oum, Natacha Atlas et vous-même, on vous considère comme les icônes de la nouvelle chanson arabe, notamment par votre envie commune d’une ouverture aux autres musiques. Quelles sont les musiques et artistes qui vous ont inspirée?

SM: Comme Oum et Natacha Atlas, je suis une artiste amoureuse de la musique et de la liberté. J’aime tous les styles de musique et je n’ai jamais voulu m’enfermer dans un seul style. J’ai une base classique mais cela ne m’a pas empêchée de m’intéresser et de m’ouvrir aux autres musiques du monde. Mon style est une fusion de plusieurs musiques.

LLA : Votre nouvel album s’intitule « Oumniya », ce qui signifie mon souhait le plus cher. Pourquoi avez-vous choisi ce titre ?

SM: J’ai voulu donner une note positive à mon projet et à mon travail dans ce 6ème album parce que je pense que c’est important dans la vie de tous les jours d’avoir des ondes et des idées positives. Dans les couplets de la chanson qui s’intitule Oumniya, j’évoque des choses très dures comme la trahison mais le refrain revient pour apaiser. C’est comme un pansement à mes blessures. Je trouvais cette image très forte et c’est pour cela que j’ai appelé l’album Oumniya.

LLA : Dans quel état d’esprit étiez-vous pendant la création de cet album ? Il a été écrit pendant qu’une partie du peuple algérien se soulevait contre le 5e mandat brigué par Bouteflika. Ces événements ont-ils inspiré le disque ? Et quel est le fil rouge ou les thèmes importants qui traversent toutes vos compositions ?

SM: Il y en a plusieurs je pense. Déjà les événements de l’Algérie m’ont beaucoup influencée et c’est normal. J’étais en Algérie quand cela a commencé. Cela dit je pensais déjà à écrire une chanson pour dénoncer le gouvernement qui était en place parce que je voulais dénoncer la corruption, la non-gestion, la dictature… Jusqu’à présent on a beaucoup de mal à s’exprimer en Algérie. Il y a beaucoup de prisonniers d’opinion malheureusement, même encore actuellement. J’ai écrit la chanson qui s’appelle Fi Bali, qui traduit, avec beaucoup de métaphores, la situation politique en Algérie. Il y a aussi la chanson « Je veux apprendre » dans laquelle je parle de l’importance de l’émancipation des femmes et des jeunes filles. C’est important d’apprendre car cela leur offre une arme pour se défendre et revendiquer leurs droits. J’ai également écrit des chansons d’amour.

LLA : dans vos chansons, par le choix de la langue et des textes, on sent un lien fort avec l’Algérie. Ce choix reflète-t-il votre envie de rester impliquée/impliquante par rapport à votre pays d’origine ? 

SM: Je suis quelqu’un qui s’intéresse beaucoup à tout ce qui se passe dans le monde et pas seulement en Algérie. J’aime défendre les libertés. Bien sûr que ce qui se passe en Algérie me révolte et que j’ai envie d’être actrice, de jouer un rôle concret dans mon entourage. J’essaie avec les moyens dont je dispose et grâce à mon statut d’artiste, de sensibiliser les gens. Plus globalement, en tant que citoyenne, je me tiens informée de ce qui se passe dans le monde et je manifeste quand je le peux, par exemple à République à Paris ????. C’est là qu’on se retrouve entre concitoyens. J’ai envie de réagir chaque fois que je le peux.
Malgré la distance géographique, même si je vis en France depuis 25 ans, je me sens toujours proche des réalités vécues par les Algériens en Algérie. Parce que je suis toujours en lien avec ma famille, mes amis. Aujourd’hui il y a les réseaux sociaux, la presse que je lis tous les jours, je suis en contact tout le temps avec des personnes qui vivent en Algérie. 

LLA : Maintenant que Bouteflika n’est plus au pouvoir, que pensez-vous de la situation en Algérie ? 

SM: Bouteflika comme d’autres personnes, en Afrique, au Moyen-Orient ou au Maghreb sont désignées, c’est-à-dire qu’elles représentent un pouvoir qu’on ne voit pas. Le mouvement contestataire a pu dégager l’ancien président Bouteflika mais, malheureusement, on a désigné un autre président alors que très peu de monde a voté et qu’on sait que ces élections ont été truquées. De toute façon, il y a une vraie coupure entre le peuple algérien et les pouvoirs en place parce que le peuple n’a plus du tout confiance en ses dirigeants. On essaie de faire bouger les choses. Vendredi passé, des centaines de milliers de personnes sont descendues pour exprimer leur désaccord et réclamer un vrai changement. 

LLA : Vous vivez aujourd’hui en France, est-il possible pour vous de vous produire en Algérie ? Faites-vous face à des résistances ?

SM: Je ne me produis pas depuis longtemps en Algérie. Je crois que je m’y suis produite trois fois depuis mon départ. J’ai néanmoins un lien qui est là, un cordon ombilical qui est toujours là. J’aimerais y retourner mais j’attends de voir comment les choses évoluent. Ce n’est pas par peur que je n’y vais pas. C’est par principe surtout. Mais je suis soutenue par des gens qui m’aiment, des fans qui me suivent, des personnes qui me sont très fidèles. Après il y a des gens qui me critiquent. C’est normal, je suis une artiste. Si on n’est pas contestée…ce n’est pas normal. Je crois que c’est Victor Hugo qui a dit « Quand on est constaté on est contesté ! » (rires). Je pense que c’est ça le rôle de l’artiste : sensibiliser les gens, faire passer des messages et essayer de faire bouger les choses. Après, on ne peut pas plaire à tout le monde. 

LLA: Et comment êtes-vous accueillie dans les pays d’Afrique du Nord ?

SM: Je suis super bien reçue dans les pays arabes. C’est magique ! Je reçois un très bel accueil, c’est un super public, souvent composé de beaucoup d’étudiants. Certains viennent me voir parce que j’avais un travail sur un album qui s’appelle « El Mutakallimun » qui signifie les orateurs, dans lequel j’ai rendu hommage à plusieurs poètes. Ça a touché un public varié, peut-être plus intellectuel entre parenthèses. C’est vraiment très positif et c’est pour ça que je dis que je n’ai pas de grands rêves. Tout cela me suffit : être bien entourée et jouer avec de grands musiciens. Vous allez voir ce soir ils sont tellement généreux ! Je n’ai pas besoin de plus. Après, dans la vie personnel, c’est autre chose (rires) ! 

LLA : On sent néanmoins dans ce nouvel album une profonde nostalgie par rapport à l’Algérie…

SM: Il y a beaucoup de nostalgie, c’est normal. Même si je suis bien en France, c’est un pays qui m’a accueillie et où je me sens bien, surtout en tant que femme et en tant qu’artiste aussi. Mais j’ai beaucoup de nostalgie parce que j’avance dans l’âge et je ressens le besoin de retourner à mes racines, de retrouver les rues de mon enfance, quelques personnes qui me sont chères et qui commencent à vieillir ou à tomber malades. Cela m’inquiète un peu et c’est normal. J’ai beaucoup de nostalgie oui mais j’essaie de gérer ça au mieux. J’ai une famille ici et des enfants, je suis un peu écartelée entre la France et l’Algérie. 

LLA : Quels seraient vos prochains désirs/envies dans votre carrière de chanteuse engagée ?

SM: Franchement, sur le plan artistique je suis comblée parce que je travaille avec des musiciens authentiques. Il y a beaucoup de complicité entre nous et c’est très important pour l’épanouissement d’un artiste. Sur ce plan-là, je ne peux pas demander mieux, j’ai beaucoup de chance ! Je suis arrivée à un niveau et à un âge où on se dit les choses plus facilement et on travaille entre personnes intelligentes qui sont au service de la musique. Ce n’était pas le cas quand j’étais jeune (rires). Après, je suis en train de réfléchir à un prochain album. Je n’ai pas encore d’idées bien définies mais je suis en train de réfléchir parce que je réfléchis longtemps avant d’écrire un album. Cela peut durer un an, un an et demi…En 20 ans de carrière je n’ai sorti que 6 albums et cela me convient.. Après, il y a des artistes qui sortent des albums tous les 2 ans. Pour moi on a besoin de temps pour raconter ses histoires. On a besoin de temps pour les vivre, pour savoir les traduire et les partager. Je ne sais pas inventer des histoires. Certains artistes savent le faire mais ce n’est pas mon cas, comme la plupart des chansons sont autobiographiques, j’ai besoin de temps. 

Que pensez-vous de cet article?