En librairie: la guerre perdue de la France au Sahel

En librairie: la guerre perdue de la France au Sahel

 
Par Marie-France Cros.
 
C’est un réquisitoire convaincant que dresse Marc-Antoine Pérouse de Montclos, spécialiste des questions africaines et du djihadisme, contre la prolongation de l’opération militaire française Serval/Barkhane (4500 hommes) au Mali. Si celle-ci a provoqué la fuite des groupes armés djihadistes qui occupaient le nord du Mali en 2012, elle n’a fait que les disperser et ils reviennent aujourd’hui alors que l’Etat malien n’administre toujours pas réellement cette région.

 
Plaidant pour un « désengagement », l’auteur souligne que l’armée française, « en pratique » s’est « retrouvée à former et équiper des « forces d’insécurité » (NDLR: l’armée malienne) qui ont grandement contribué à déstabiliser la région, trop souvent en tuant davantage de civils que les terroristes »; ainsi, entre juin 2006 et mai 2017, note l’université d’Ibadan, les forces de sécurité nigérianes et leurs milices ont tué 16 182 personnes, contre 16 666 pour Boko Haram.
 
Militaires et coopération de la France contribuent ainsi à maintenir en place des régimes corrompus, autoritaires et inefficaces, dont l’incurie pousse les populations dans les bras des djihadistes.
 
Ce sont des insurrections
 
Pérouse de Montclos estime que c’est une erreur de parler des différents groupes armés du Sahel uniquement comme d’un phénomène de terrorisme alors qu’à ses yeux il s’agit d »insurrections » plus politiques que religieuses contre « l’accaparement des ressources par la classe dirigeante », l »injustice sociale », un « sentiment de paupérisation, de déclassement et d’exclusion de certaines catégories de la population ».
 
L’auteur récuse l’idée que ces djihadistes sahéliens feraient partie d’une menace globale: ils n’ont jamais mené d’attentats hors de leur région d’action; on est bien loin, souligne-t-il, des « plus de quatre mille personnes » tuées en France pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), entre attentats terroristes et règlements de compte du FLN. En outre, aucun des groupes djihadistes sahéliens « n’a su apporter la preuve de sa capacité à gouverner » ou à « renverser des gouvernements ». Non négligeable, « le racisme des djihadistes arabes et leur profond mépris pour les Noirs » entrave la propagation des idéologies extrémistes venues du Moyen-Orient.
 
Et de rappeler les « conclusions des scientifiques selon lesquelles les terroristes ne peuvent intrinsèquement pas gagner la guerre et n’obtiennent jamais ce qu’ils veulent  sur le plan politique et militaire, à une ou deux exceptions près quand ils combattent des troupes d’occupation ».
 
La nouvelle rente des dictateurs
 
Le chercheur indique que, depuis la fin de la guerre froide, « l’antiterrorisme est devenu une véritable rente financière et diplomatique pour les régimes corrompus de la zone », notamment par le gonflement du nombre d' »anciens combattants » dont le désarmement est financé par la communauté internationale.
 
De plus, les dynamiques de la lutte contre le terrorisme ont relancé les conflits communautaires par la créations de nombreuses milices d’auto-défense. Leurs effectifs totaux sont « généralement bien supérieurs » à ceux des groupes djihadistes et leur démobilisation sera un problème pour les Etats concernés.
 
Pas d’agenda d’exploitation
 
L’auteur fait aussi un sort à la propagande anti-française propagée au Mali: le pétrole du nord du Mali, sur lequel Paris est accusé de vouloir mettre la main, est en réalité prospecté par des Algériens, qui n’en ont pas trouvé assez pour qu’il soit commecialisable.
 
« En réalité le Sahel pèse bien peu de chose dans la balance commerciale française »: la part de l’Afrique toute entière dans les exportations françaises est passée en vingt ans de 11 à 5% du total en 2017, indique l’auteur, et, depuis « très longtemps », les importations stratégiques de la France en provenance d’Afrique viennent de pays anglophones, à l’exception de l’uranium nigérien.
 
Un livre qui démantibule plusieurs idées répandues sur les djihadistes du Sahel, dans un style clair et précis.
 
« Une guerre perdue – La France au Sahel », de Marc-Antoine Pérouse de Montclos, Ed. Lattès, 312 pp; 18 €

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