En librairie: la lutte des Congolais pour l’Etat de droit

En librairie: la lutte des Congolais pour l’Etat de droit

Par Marie-France Cros.

L’historien et militant chrétien Isidore Ndaywel publie chez l’Harmattan un ouvrage qui retrace les luttes des Congolais pour l’Etat de droit. Le livre est essentiellement axé sur les efforts des chrétiens, notamment les marches qui, en 2017 et 2018, ont permis que le régime de Joseph Kabila se soumette finalement à son obligation constitutionnelle d’organiser des élections – tout en se gardant bien de respecter leurs résultats.

Isidore Ndaywel commence par retracer l’histoire de l’Eglise au Congo, où la première évangélisation est antérieure à la colonisation (fin du XVème siècle, jusqu’à 1832). Militant chrétien, il estime que la christianisation n’y a pas été « une simple imposition. Elle a bénéficié d’un considérable apport des Congolais eux-mêmes, au point d’en avoir fait non pas une simple idéologie mais une manière de vivre leur modernité ».

Les ennuis commencent quand le partage est réclamé

La seconde partie est consacrée au combat pour la démocratie, avec la révolte des étudiants en 1969, après que Mgr Joseph Malula eut demandé le « partage » des fruits du travail des Congolais; les guerres du Shaba; la révolte des 13 parlementaires et la création de l’UDPS; la réanimation du Palu (Parti lumumbiste unifié d’Antoine Gizenga) par Thérèse Pakasa (1987-88); l’autorisation du multipartisme à trois (24 avril 1990); la répression étudiante et la rupture avec la Belgique; la Conférence nationale (1991-92) et la Marche des chrétiens du 16 février 1992 pour exiger sa réouverture.

Cette protestation avait été organisée par Pierre Lumbi, président de la société civile du Sud-Kivu, rejoint par l’abbé José Mpundu, qui rallieront différents mouvements à leur projet grâce à la création du premier Comité laïc de coordination (CLC). La répression de la marche fera 32 victimes connues, des corps non identifiés et des disparus, rapporte l’auteur.

La lutte contre le 3ème mandat

Ce dernier saute directement à la lutte des successeurs de ce CLC, faisant pratiquement l’impasse sur ce qui a séparé les deux périodes. Le combat contre le troisième mandat inconstitutionnel de Joseph Kabila commence en janvier 2015. Pour le commun des mortels, elle s’exprime lors des manifestations organisées par divers partis d’opposition (sans l’UDPS, qui prit le train en marche), principalement l’UNC de Vital Kamerhe et les dissidents de la majorité kabiliste qu’on appellera G7 (au Katanga, Moïse Katumbi et Gabriel Kyungu ont pris visiblement leurs distances dès décembre 2014), contre une révision de la loi électorale destinée à retarder l’échéance des scrutins dus avant la fin 2016. Isidore Ndaywel assure que cette lutte interne du G7 a été lancée par Pierre Lumbi à nouveau.

Quant à l’implication des chrétiens en tant que tels dans cette lutte, elle s’organise à partir de l’appel de la Cenco (Conférence des évêques catholiques) aux Congolais, en juin 2017: « Mettons-nous debout (…) Une minorité de citoyens a décidé de prendre en otage la vie des millions de Congolais. C’est inacceptable. Nous devons prendre en main notre destin commun ». L’Eglise, qui a patronné la conclusion de l’Accord de la St-Sylvestre 2016 organisant un partage du pouvoir entre kabilistes et opposition pour organiser les électiopns avant fin 2017, s’irrite, en effet, de voir que le camp Kabila ne respecte pas ses engagements et que rien n’avance.

Le nouveau CLC et les marches

Forts de cet appel, l’auteur et Pierre Lumbi créeront alors un second CLC, qui organisera des marches « pour libérer l’avenir du Congo » le 31 décembre 2017, le 21 janvier et le 25 février 2018. Toutes sont réprimées par la violence, faisant au moins une demi-douzaine de morts à chaque fois, et des disparus.

Les explications données par l’auteur (p. 217) pour justifier l’arrêt de ces protestations au sortir de la messe du dimanche sont peu convaincantes: renverser Joseph Kabila est anticonstitutionnel (ce l’était déjà lors des trois marches); il est difficile d’organiser une transition entre le départ du dictateur et des scrutins (comment le CLC ne s’en est-il pas rendu compte plus tôt?) et reviendrait à annuler l’Accord de la St-Sylvestre.

Le poids du sang

A notre avis, c’est la dernière justification qui est la véritable explication: le nombre des victimes fait peur à l’Eglise et accentue ses divisions internes entre pro-statu quo et pro-changement. Autrement dit: la démarche du CLC se heurte à l’impasse que représente l’absence totale de scrupules de Kabila, qui n’a pas hésité à plonger dans le sang les pieds du fauteuil présidentiel qu’il a volé depuis la fin de son second mandat, le 19 décembre 2016.

Si l’auteur détaille les lettres que le CLC envoya à l’Onu, à l’Union africaine, à la SADC, la CEEAC et la CIRGL (organisations régionales d’Afrique australe, d’Afrique centrale et des Grands lacs), le lecteur sent bien que c’est ce sang, celui des martyrs versé lors des trois marches, qui achèvera de convaincre la communauté internationale de multiplier les pressions sur Kabila. Les élections auront bien lieu, le 30 décembre 2018, après une série d’irrégularités rappelées par Isidore Ndaywel, mais leurs résultats ne seront pas respectés. L’auteur explique comment les observateurs électoraux chrétiens et des fuites des ordinateurs de la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) permettent de le savoir.

Et Isidore Ndaywel de conclure que le processus est toujours en cours, que la lutte continue. « L’heure est venue pour que soit levée une armée des « kamikazes » de la démocratie et des inconditionnels de la justice, décidés à se battre corps et âme pour sauver ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants qui ne demandent qu’à vivre en paix dans leur propre pays. La désespérance congolaise est parfaitement vincible ».

« Le Congo dans l’ouragan de l’histoire », par Isidore Ndaywel È Nziem, Ed. L’Harmattan, 321 pp, 33 €

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