Move with Africa: comment dépasser les chocs culturels?

Move with Africa: comment dépasser les chocs culturels?

Quelques jours avant un weekend-end entier de formation à la citoyenneté mondiale et solidaire en commun avec toutes les écoles du projet Move with Africa, les élèves de l’Institut Saint-Vincent de Paul ont rendez-vous avec l’ASBL Africapsud un lundi après-midi dans une des classes de l’école.

Le projet Move with Africa existe maintenant depuis 8 ans et permet à des jeunes d’écoles défavorisées d’avoir accès durant une année scolaire à une formation aux grandes thématiques actuelles relatives aux relations nord/sud. Avant de partir au Bénin, au Rwanda ou encore au Sénégal avec une ONG belge accompagnante, les élèves de ces projets ainsi que leurs professeurs se familiarisent aux concepts et questionnements auxquels font face aujourd’hui les acteurs de la coopération au développement. Le projet propose de « préparer » cette rencontre culturelle en s’attardant sur l’un des 5 volets de la coopération au développement : l’éducation à la citoyenneté mondiale et solidaire.

Choc culturel

Ce jour-là, les animateurs d’Africapsud proposent aux élèves de l’institut Saint-Vincent de Paul une vraie mise en situation de la notion de « Choc culturel ». Le groupe est divisé en deux et chaque sous-groupe part avec un animateur dans une classe dans laquelle s’opère la lecture d’un texte bien étrange.

« Vous êtes la tribu des Deltas » déclare Pierre soudain face aux sourcils rehaussés des élèves du premier groupe, interloqués. L’histoire est en réalité très simple : deux tribus, les Deltas et les Carreaux, vivent pacifiquement dans une région donnée. Malheureusement pour ces tribus, l’eau vient à manquer et seule une source fragile demeure sur le territoire des Deltas. Sans l’aide des Carreaux, les Deltas n’ont pas le matériel adéquat pour redonner à cette source la vigueur nécessaire pour la survie de la tribu. Il faut donc collaborer. Ce que les élèves ne savent pas, c’est que la description qu’ils ont reçue de leur tribu est différente d’un groupe à l’autre. Les Deltas sont croyants et vouent un culte sans fin à la déesse Delta en ornant tout ce qu’ils peuvent de cette forme géométrique. Les femmes prennent toutes les décisions concernant la tribu et ne peuvent en aucun cas exercer une activité physique. Si cette obligation est outrepassée, une danse sera exécutée par celles-ci, cachée aux yeux des hommes. Les Carreaux, eux, sont athées et ne font aucune distinction entre hommes et femmes. Ils voient dans le carré la forme parfaite à toute construction architecturale.

Les deux tribus tentent désespérément de trouver une solution à la leur carence en eau. Pour cela, il va falloir prendre le temps de se comprendre… et cela n’est pas chose facile sans la parole!

Les élèves Carreaux rencontrent ensuite la classe des Deltas sous la consigne de construire la source sans s’adresser un seul mot. Il faudra se faire comprendre autrement. Sans tarder, les femmes Carreaux s’attellent à la tâche et se voient tout à coup arrachées les objets des mains par les Deltas qui s’empressent d’exécuter une danse d’excuse à leur déesse. Interloqués les hommes sont poussés pour regarder ailleurs pendant l’exécution de la danse. Tentant en vain de construire une source en forme de triangle pour la déesse Delta, les Deltas observent les manifestations de mécontentement des Carreaux qui refusent catégoriquement cette forme. Certains s’arrachent des objets, d’autres se poussent, d’autres encore rouspètent et s’énervent et certains tentent en vain de comprendre ce qu’il se passe.

Le compromis à la Belge

Soudainement, une élève fait comprendre quelque chose à sa tribu : dans un carré, il y a deux triangles ! Et oui ! La solution était là sous leurs yeux. Après de multiples tentatives, les élèves parviennent à construire un édifice mi-triangle, mi-carré et la situation est sauvée.

Pierre, l’animateur d’Africapsud, décide de rassembler tout le monde pour débriefer la situation. Les élèves encore énervés s’exclament : « Je te jure j’avais envie de le frapper » dit Martin de la tribu Delta. « C’était vraiment des machos, ils ne nous laissaient rien faire ! » dit Dina, de la tribu Carreaux. « Quand je voulais les aider, ils me faisaient comprendre que non ! non ! » se plaint Youssef de la tribu Delta. « Quels sont les mots pour vous utiliseriez pour parler de vos émotions maintenant ? » demande Pierre.  Pour les Deltas, le sentiment est général :  énervement, frustration, colère, incompréhension et violence sont les premiers mots exprimés. Agression, pas les bienvenus, colère, stress et frustration sont les ressentis des Carreaux. « On avait le matériel dont ils avaient besoin, ils auraient dû changer leurs règles » dit une jeune Carreaux.

Ça, c’est ce qu’on appelle un compromis!

Faut-il changer ses règles, ses valeurs, sa culture quand l’Autre nous apporte de quoi nous aider ? Si tel n’est pas le cas, lorsque l’on va chez l’Autre, faut-il abandonner toutes nos règles ? Les adultes, sourient : en voilà, une question d’actualité ! « Vous vous rendez compte que je vous ai expliqué une culture inventée de toutes pièces, celle des Deltas et des Carreaux, et qu’en l’espace de 10 minutes vous vous y êtes tellement identifiés que vous êtes arrivé à de la violence, parfois physique, pour la défendre ? Imaginez alors comment moi, à l’âge de 29 ans, je m’identifie à ma culture, mes valeurs, mon éducation belge. Imaginez à quel point tout cela est si fortement ancré en nous » leur dit Pierre. Ce que les élèves vivent à cet instant, ce sont les effets de ce qu’on appelle le choc culturel. Ils se retrouvent face à des attitudes, des valeurs, des représentations sociales qu’ils ne comprennent pas et qui heurtent les leurs. Lorsque ces jeunes partiront au Bénin et rencontreront leurs correspondants béninois, il est fort probable que ce choc se fera ressentir sur plusieurs aspects, leur raconte Pierre. Il est donc important d’apprendre à se questionner soi-même et de tenter de comprendre pourquoi certains comportements nous heurtent, nous frustrent ou nous choquent.  Apprendre à prendre de la distance avec soi-même ne signifie en aucun cas d’effacer son identité. Cela nous donne la possibilité de comprendre que nos yeux ne sont pas de simples vitres sur le monde. Nos yeux sont munis de « lentilles culturelles » qui nous font percevoir le monde d’une certaine manière. Nous comprenons et réagissons à ce qui nous entoure avec comme outils des cadres de pensée, des règles, des valeurs, des standards et des normes que nous incorporons depuis la naissance sous l’effet de notre culture, de notre classe sociale ou encore de notre genre.

Prendre le temps d’ouvrir son esprit, de mettre en retrait les a priori et tenter de comprendre comment l’Autre vit et perçoit son environnement, semble être la plus importante étape du parcours que propose Move with Africa.

Après la mise en situation du choc culturel, les élèves s’expriment un à un sur leur émotions durant l’activité. Petit à petit, les esprits s’apaisent.

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