Quand Kabila se lache et inquiète !

Quand Kabila se lache et inquiète !

Le président de la République démocratique du Congo n’est pas du genre expansif. Ses interviews sont pratiquement aussi fréquentes que les journées de gel dans son pays. Alors quand il parle, on l’écoute, on dissèque et on tente de comprendre les non-dits… peu rassurants

C’est une équipe du journal allemand Der Spiegel qui est parvenue à décrocher cette interview du président Joseph Kabila. Un président dont le second et dernier mandat s’est terminé le 19 décembre dernier. Mais faute de moyens ou de volonté, le scrutin n’a toujours pas pu être organisé. Du coup, avec l’aide de la cour constitutionnelle – dont un arrêt a tranché qu’il pouvait demeurer au pouvoir tant que son sccesseur ne serait pas désigné –   et d’une opposition incapable de maintenir un cap, l’homme est toujours sur le « trône » de la RDC depuis janvier 2001, quand il a succédé à son père, assassiné.

L’interview est longue. Kabila n’esquive aucune question. Ses réponses sont déroutantes, parfois inquiétantes et provocantes.

A la question de son bilan, le président congolais assène qu’on « pourrait parler de ces réalisations toute la journée ». Il avance le fait qu' »à son arrivée au pouvoir, le pays était divisé – il y avait des combats dans l’est, il y avait un front de 3000 kilomètres et  quatre ou cinq armées déployées en RDC. » Et de poursuivre en épinglant que « notre économie était  presque inexstante. Nos infrastructures en mauvais état. C’était l’anarchie. Quelle est la situation aujourd’hui ? Nous avons un pays unifié. Une monnaie unique. Nous sommes parevnus à stabliiser l’économie malgré les difficultés ».  

Avec une telle entrée en matière, l’interview s’annonce retentissante et le reste sera à la hauteur.

Les journalistes du Spiegel font remarquer que la non-tenue du scrutin présidentiel le 19 décembre dernier a déçu l’Europe… « C’est une déception pour moi », lance Kabila qui poursuit : « les mêmes Occidentaux voulaient que nous postposions les élections en 2011. A l’époque, on a insisté que ces élections auraient lieu comme prévues ». Les raisons pour lesquelles, il fut impossible d’organiser en scrutin en 2016 ? L’explosion démographique, qui induit qu’il y a plus d’électeurs à recenser, et le conflit à l’est avec le M23 qui a mobilisé toutes les énergies et les deniers de l’Etat. « On ne va pas financer de élections quand on doit combattre pour récupérer des morceaux de notre territoire ». Et d’ajouter, prophétique : « vous pouvez organiser des élections tous les jours, même demain. Mais quel sera le résultat d’élections chaotiques ? Le chaos ».

Le Spiegel aborde ensuite l’accord du 31 décembre arraché par les évêques congolais. Accord qui inclut, poursuit la journaliste, « votre promesse d’organiser les élections avanrt la fin de cette année. » La réponse fuse : « Je n’ai rien promis » (NdlR : Ce qui est exact, Joseph Kabila a toujours refusé de signer le moindre document sorti de ce dialogue sous l’égide des évêques de la Cenco, laisant le soin aux représentants de la majorité présidentielle de s’engager). « Je voudrais que les élections soient organisées aussi vite que possible. Mais on veut des élections parfaites, pas n’importe quoi comme élections ». (Pas comme celle de 2011, donc, qui l’ont maintenu au pouvoir malgré des irrégularités dénoncées par tous les observateurs.)

La révision de la constitution 

Vient ensuite le point de la révision de la Constitution qui limite les mandats présidentiels. Perspective qui pourrait tenter Kabila ? « Quand ai-je parlé de changer cette règle ». Et de défier quiconque de produire un texte ou un enregistrement de sa part évoquant le changement de la constitution.

Les journalistes du Spiegel poussent le président dans ses retranchements sur ce point. Kabila affirme que la constitution est très claire. (Elle n’autorise que deux mandats de cinq ans).

« Donc, il n’y aura pas de troisième mandat pour le président Joseph Kabila? », interroge le Spiegel.

« Cela dépend de ce qu’on entend  par troisième mandat », lâche Kabila. « On n’a pas l’intention de violer la constitution ».

La passe d’arme se poursuit.

Kabila tranche : « Je ne veux pas parler d’un troisième terme, parce que nulle part dans la constitution on parle d’un troisième mandat. C’est une invention d’esprits illuminés quelque part en Europe ou ailleurs ».

Le dossier Katumbi

La journaliste aborde enfin le dossier Moïse Katumbi. Ancien gouverneur du Katanga « qui a fait du bon boulot dans sa province »… Le président Kabila mettra un certain temps avant de prononcer le nom de son ancien allié devenu son pire adversaire (pas un cauchemar, parce que Kabila n’a « pas de cauchemar »).  Le président explique que l’une des raisons qui a poussé les gens à rejoindre l’opposition, ce sont les réformes et d’évqouer la partition du Katanga pour justifier le départ de l’emblématique gouverneur. Et Kabila d’expliquer que ce découpage est « constitutionnel… Et nous devons respecter la loi ».

La condamnation à trois ans de prison de Moïse Katumbi ? Un dossier qui regarde la justice, balaie en substance Kabila.

La conclusion de l’enquête des évêques congolais qui ont estimé que cette condamnation était une « farce » ? Même renvoi à la justice. Mais avec une petite nuance qui ne passera pas inaperçue. Kabila ajoute en effet : « Être un évêque catholique ne signifie pas que vous êtes un saint. Je n’ai pas demandé aux évêques de remplacer la justice »

L’interview est éclairante. Kabila ne lâche rien : pas de date pour l’organisation de la présidentielle. Pas d’engagement sur son avenir. « Je ne vais pas me suicider » en cas de départ du pouvoir est la seule « information » de cette interview dans laquelle il ne donne aucun signal rassurant. Le président qui met en avant ses réussites et le retour de la paix dans son pays explique, quelques instants plus tard, qu’il ne peut organiser les élections à cause de la guerre dans l’est. « On ne peut investir dans les élections quand il faut combattre pour récupérer son territoire national ». Cette phrase sonne comme un scénario tissé de fil banc. Les violences aux Kasaïs, dans l’est et les régulières crises au Kongo central (ex-Bas Congo) sont autant de fers au feu qui pourraient justifier – au moins pour le clan du président – un report sine die des scrutins.

Interview réalisée par Grill et Koelbl, parue dans le Spiegel numéro 23/2017, daté du 27 mai 2017.

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