Le Mali au bord du gouffre: le Président appelle à l’ « unité nationale »

Le Mali au bord du gouffre: le Président appelle à l’ « unité nationale »

Par Marie-France Cros

Quatre jours après l’attaque djihadiste qui a tué, vendredi dernier, 49 militaires maliens dans leur camp d’Indeliman (nord-est), le président du Mali, Ibrahim Boubacar Keita, dit “IBK”, a appelé lundi soir les Maliens à « l’union sacrée autour de notre armée nationale”. Cette attaque survenait  un mois après une autre, à la frontière avec le Burkina Faso, qui avait tué 40 soldats maliens. L’organisation Etat islamique a revendiqué samedi l’attaque d’Indelimane.

“Dans ces circonstances particulièrement graves, où la stabilité et l’existence de notre pays sont en jeu, notre seule réponse doit être l’union nationale. L’union sacrée autour de notre armée nationale”, a dit le président Keita.

Cet appel sera-t-il entendu? L’armée malienne – dont l’écroulement, dû à la corruption, avait permis, en 2012, l’occupation du Nord-Mali par des groupes djihadistes étrangers et touaregs maliens – ne peut pas plus assumer ce rôle aujourd’hui qu’il y a huit ans tant sa déliquescence est grande. La situation s’est tellement détériorée que le président Keita a dû démentir, il y a un mois, des “élucubrations” au sujet d’un possible putsch militaire – comme celui qui précipita la catastrophe, début 2012.

La présence de la force française Barkhane (4.500 combattants) et de la Minusma (13.000 casques bleus de l’Onu) n’a pas pu empêcher la diffusion des groupes djihadistes dans tout le Sahel. Cette dispersion avait débuté avec le renversement de Khadafi, en Libye, par les présidents français Sarkozy et britannique Cameron en 2011.

Et la force africaine contre le terrorisme, “G5 Sahel”, réunissant les armées malienne, nigérienne, mauritanienne, burkinabée et tchadienne, n’a toujours pas d’existence réelle faute de moyens, de volonté politique et de troupes efficaces – à l’exception de celles du Tchad. Paris peine à convaincre les Européens de participer l’effort de formation de ces militaires.

S’émanciper de l’immobilisme politico-social

En raison de l’impuissance des forces armées étrangères à vaincre les islamistes, s’est développé au Mali un discours hostile à celles-ci, présentées comme des “forces d’occupation” qui ne seraient là que pour permettre aux “multinationales de piller nos ressources”.

Les groupes djihadistes prospèrent sur la pauvreté de la grande majorité des Maliens et sur la mauvaise gouvernance à Bamako. Des politiciens en mal de positionnement cultivent le discours djihadiste, tandis que la classe politique toute entière est passée à la mode intégriste pour masquer le vide de ses propositions.

Les forces étrangères au Sahel de plus en plus contestées

Le Mali est en effet particulièrement vulnérable aux djihadistes parce que ceux-ci tiennent souvent des discours d’émancipation dans une société si figée par les classes dominantes qu’il n’y a pas d’ascenseur social: ce sont pratiquement les mêmes familles qui tiennent le pouvoir depuis l’indépendance.

Les Peuls au coeur de la tempête

Ce discours émancipateur contre l’aristocratie malienne qui monopolise le pouvoir a fait ainsi le succès d’Amadou Diallo, dit “Amadou Koufa” (du nom de son village), un Peul pauvre, qui a lancé en 2015 la “Katiba Macina”, dans le djihad au Mali central. D’abord universaliste en faveur de l’imposition de la charia, le discours d’Amadou Koufa s’adresse spécifiquement, depuis 2018, à son ethnie, appelant à l’insurrection de tous les Peuls (appelés aussi Fulbes, Fulanis, Pulaars) au nom de la grandeur passée de l’empire du Macina (1818-1862) – région du centre du Mali actuel. Cet empire avait été créé par des Peuls jusqu’alors vassaux successifs des prestigieux empires songhaï, du Mali et bambara; ils lancèrent le djihad contre leur anciens suzerains pour leur imposer un islam intégriste.

Les Peuls vivent aujourd’hui dans une quinzaine de pays,  au Sahel et plus au sud depuis les vagues de sécheresse qui ont ruiné nombre de ces éleveurs nomades. Largement sédentarisés aujourd’hui, ils sont plus de 40 millions, ce qui en fait une des ethnies les plus nombreuses d’Afrique de l’ouest.

Abandonnés à leur sort par l’Etat malien, les jeunes Peuls ont été nombreux à rejoindre Amadou Koufa et à attaquer des villages. Ce qui a déclenché une répression de l’armée malienne à l’encontre des Peuls en général et la création de milices d’autodéfense anti-Peuls par les ethnies Songhaï et Dogon. De nombreuses exactions ont encouragé d’autres jeunes Peuls à rejoindre le djihad. On a déploré des centaines de morts, depuis lors – dont Amadou Koufa, il y a un an.

Djihadistes et milices ethniques

Ces islamistes peuls sont alliés aux djihadistes touaregs d’Ansar Dine, évincés en 2013 par l’armée française, et à des djihadistes algériens du groupe de Mokhtar Belmokhtar rebaptisé Emirat du Sahara, au sein du Groupe pour le soutien de l’islam et des musulmans (GSIM) créé en mars 2017, affilié à Al Qaïda.

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D’autres djihadistes ont fait allégeance au groupe Etat islamique sous le nom d’Etat islamique du Grand Sahara (EIGS), dirigé par Adnane Abou Walid “Al Sahraoui”, “un blanc” – selon une des sources de La Libre Afrique – issu du Mujao, formation essentiellement mauritanienne qui avait participé à l’occupation du Nord-Mali en 2012.

Face à eux, outre les milices ethniques d’autodéfense, l’armée malienne,  Bakhtane et la Minusma, on trouve d’autres milices touarègues. Celles-ci recrutent généralement dans des clans vassaux des maîtres de la terre touaregs qui ont rallié le camp djihadiste, vassaux désireux de s’émanciper de ces derniers.

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