Nigeria: de Benin City aux trottoirs lyonnais, la traite des Nigérianes en procès

Nigeria: de Benin City aux trottoirs lyonnais, la traite des Nigérianes en procès

Dix-sept victimes à la barre, des milliers d’autres sur le trottoir: le procès d’un vaste réseau de prostitution, qui s’ouvre mercredi à Lyon, illustre le trafic en croissance exponentielle des jeunes femmes entre le Nigeria et l’Europe. Le phénomène a pris « une ampleur considérable » ces dernières années en France, souligne l’ordonnance de renvoi des 24 prévenus devant le tribunal correctionnel pour aide au séjour irrégulier, proxénétisme aggravé, traite d’êtres humains et blanchiment d’argent en bande organisée.

Dans les rues de l’Hexagone, les Nigérianes ont pris le pas sur les filles venues de Chine ou d’Europe de l’Est. Dans l’agglomération lyonnaise, des contrôles de police en ont recensé 250, soit la moitié des effectifs, durant le démantèlement de ce réseau qui aurait rapporté jusqu’à 150.000 euros par mois.

Pasteur louche

L’enquête a démarré en 2016 grâce à un témoignage dénonçant le rôle de proxénète d’un pasteur, Stanley Omoregie, propriétaire de plusieurs appartements loués à des prostituées qu’il exploitait. Ce qu’il conteste en se présentant comme leur défenseur. « Je veux les meilleures, celles qui sont mûres et qui ont de beaux corps. Celles qu’on peut contrôler, pas celles qui causent des problèmes », déclare pourtant ce trentenaire dans une des multiples conversations téléphoniques versées au dossier – une erreur de traduction, d’après lui.

L’accusation le présente comme la « clé de voûte » d’un réseau actif sur Lyon, Montpellier et Nîmes, essentiellement familial et composé de 10 femmes pour 14 hommes, dont « une proxénète » exploitant 7 prostituées et négociant l’arrivée d’une dizaine d’autres.

Presque tous viennent de Benin City

Comme les victimes, les mis en cause sont tous Nigérians, sauf un Français. Âgés de 24 à 58 ans, onze comparaissent détenus, douze sous contrôle judiciaire. Une prévenue manque à l’appel: Jessica Edosomwan, née en 1993, « mama en pleine expansion », est l’une des 18 criminelles les plus recherchées en Europe, soupçonnées de se cacher en France, en Belgique ou en Allemagne.

D’autres protagonistes au Nigeria n’ont pas été inquiétés, faute de coopération avec la France, précisent les juges lyonnais.

Un système organisé

Les 150 pages résumant l’affaire répartissent les rôles entre maquerelles à poigne et proxénètes violents, chauffeurs de camionnettes abritant les passes, collecteurs, transporteurs et autres blanchisseurs d’argent via « l’hawala », système ancien de transfert – de gré à gré – sans trace bancaire. Sans oublier le mécanicien, originaire du Rhône, chargé d’entretenir 30 à 50 véhicules garés chaque soir autour de la gare Perrache et enlevés le matin pour éviter la fourrière.

Des mois d’écoutes et de surveillance policière ont précédé l’interpellation des suspects en septembre 2017 puis janvier 2018. Ils encourent dix ans d’emprisonnement.

Esclaves sexuelles à 10 euros la passe

Le procès lèvera le voile sur le quotidien d’esclaves sexuelles – à partir de 10 euros la passe – qui fut celui des 17 prostituées, parties civiles avec deux associations, l’Amicale du Nid et Équipes d’action contre le proxénétisme.

Âgées de 17 à 38 ans, les victimes sont originaires pour la plupart de Benin City dans l’État nigérian d’Edo, où les filières recrutent beaucoup depuis 2015 sur fond de récession économique et d’essor de la traite des migrants.

Avant d’échouer à Lyon, beaucoup ont parcouru le même chemin à travers l’Afrique, la Méditerranée et l’Italie, le réseau s’appuyant sur des passeurs en Libye et disposant d’un relai dans un camp de réfugiés à Milan.

« Tu seras coiffeuse » ou « couturière »

Un exil synonyme d’abus de faiblesse: à des mères isolées ou des filles maltraitées, on fait miroiter un avenir de coiffeuse ou couturière. Avant de les contraindre, en vendant leurs corps, à rembourser une « dette » de plusieurs dizaines de milliers d’euros extorqués lors de la cérémonie du « juju » avant leur départ.

L’emprise de ce rituel vaudou, récurrent dans les témoignages et demandes d’asile, est « réelle », soulignent les magistrats. Ils poursuivent une ex-prostituée de 28 ans, affranchie après avoir remboursé sa dette, pour avoir fait venir une jeune femme du Nigeria, à son tour, moyennant 30.000 euros. En relevant que « celle-ci se montrant peu docile, elle n’hésitait pas à la menacer du juju comme elle l’avait sans doute été elle-même ».

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