Maroc : un peuple hors-la-loi malgré lui ? Rencontre avec Sanaa El Aji

Maroc : un peuple hors-la-loi malgré lui ? Rencontre avec Sanaa El Aji

Par Constance Frère.

L’affaire Hajar Raissouni, arrêtée en septembre pour « avortement illégal » et « sexe hors mariage », a pris récemment un nouveau tournant. Le roi du Maroc Mohamed VI a annoncé mercredi qu’il graciait la journaliste et son fiancé. Une décision qui soulage mais qui arrive trop tardivement pour mettre un terme au sentiment d’injustice et de mécontentement des mouvements en faveur des libertés individuelles au Maroc. Pour cause, en 2018 au Maroc, 14 503 personnes ont été poursuivies au regard de cet article du code pénal. Parmi celles-ci, 3048 ont été incarcérées pour adultère, 73 pour avortement sachant que chaque jour entre 600 et 800 avortements sont pratiqués illégalement au Maroc.


Cette affaire est donc bien plus que l’histoire d’une seule femme. C’est l’histoire d’une mobilisation du peuple marocain pour dénoncer publiquement le sort réservé à toutes celles et tous ceux dont les libertés individuelles sont bafouées. Un collectif a depuis lors déposé une lettre au procureur général du roi près de la Cour de Cassation et au Président du ministère public pour demander une suspension de cette loi sur l’avortement et d’autres qualifiées de « lois liberticide ». Ce collectif est l’auteur d’un manifeste « hors-la-loi » signé par plus de 10.000 Marocain.e.s qui se dénoncent ouvertement comme ayant déjà eu des relations sexuelles avant/hors mariage ou/et ayant déjà témoigné ou participé à un avortement.

Parmi les initiateurs de ce manifeste se trouve Sanaa El Aji, sociologue et journaliste marocaine, qui depuis la sortie de sa thèse intitulée « Sexualité et Célibat au Maroc », s’implique médiatiquement en faveur de l’évolution de ces lois. Nous l’avons rencontrée pour parler de ce grand sujet de société dans le cadre d’une conférence sur des écrivaines féministes marocaines au Palais des Bozar, à Bruxelles.

LLA:  Dans votre livre « Sexualité et célibat au Maroc », vous mettez en exergue le décalage existant aujourd’hui entre les pratiques discursives et les faits sociaux au Maroc en ce qui concerne la sexualité pré conjugale. Pourriez-vous m’expliquer en quelques mots à quoi vous vous référez ?

S.E.A: Au Maroc, de manière générale, les relations sexuelles hors du mariage sont interdites par la loi. Dans les débats publics, les médias, les réseaux sociaux où dans vos premiers échanges avec des Marocains, on vous dit : c’est interdit par la religion, c’est « haram ». Dans la réalité des pratiques, énormément de Marocains ont des relations sexuelles hors mariage. Parmi eux, certains sont conscients qu’ils transgressent une norme, ils sont gênés et ne veulent pas l’avouer. D’autres assument cette transgression mais ne sont pas prêts à revendiquer publiquement leur vie sexuelle active. Et enfin, certains, plutôt rares, montent au créneau en demandant de changer ces lois au nom des libertés individuelles. Dans la norme sociale orale, dans les lois et dans les discours, c’est encore un semblant de conservatisme. Dans la réalité des pratiques, non.

LLA: Vous parlez de « bricolage culturel » et d’hypocrisie nationale concernant la sexualité pré conjugale au Maroc. Quels sont les impacts directs ou indirects actuels de ce bricolage culturel ?

S.E.A: La première conséquence c’est une sexualité vécue avec beaucoup de culpabilité. On remarque cependant une grosse différence de genre : pour les hommes c’est bien de prouver sa virilité, de multiplier les conquêtes et leurs parents encouragent généralement ces pratiques. Pour les femmes, il faut préserver sa chasteté et sa virginité. L’âge moyen auquel les femmes se marient est à peu près de 27 ans aujourd’hui au Maroc. Et donc, entre la puberté et leurs 27 ans, elles ont une sexualité peut-être avec pénétration, peut-être sans, mais avec beaucoup de culpabilité et une peur énorme pour leur « virginité » (un hymen intact). On parle beaucoup de l’impact sur les femmes, mais par exemple pour les garçons c’est aussi très compliqué.  Il n’y a pas d’éducation à la sexualité au Maroc et de ce fait les garçons se basent sur les discours de leurs amis souvent tronqués ou sur les films pornographiques. Beaucoup de mensonges ou de fausses idées sont ainsi véhiculées sur le nombre de rapports qu’un homme peut avoir, l’âge du premier rapport, la taille du sexe. Et tout cela impacte la sexualité.

La sociologue Sanaa El Aji est autrice du livre « Sexualité et célibat au Maroc : pratiques et verbalisation ». Twitter/SanaaElAji

LLA: Vous mentionnez la Nafaqa (l’obligation de prise en charge et d’entretien de la femme pendant le mariage) ainsi que de la Sadaq (la dot) qui sont sujettes à des débats importants chez les féministes marocaines. Pourriez-vous m’expliquer pourquoi ? Quelle est votre position sur le sujet ?

S.E.A:  Au Maroc, il n’y pas de de mariage civil. Le mariage se passe chez un notaire religieux et il faut que les conditions du mariage de l’Islam soient remplies. Parmi les conditions, on retrouve la notion de la dot, la « Sadaq ». Ma propre position c’est que c’est une marchandisation de la relation humaine et donc du mariage. D’autant plus que l’explication religieuse du Sadaq c’est une somme d’argent que le mari donne à sa femme pour pouvoir jouir religieusement d’elle. Je dirais même que c’est une forme de prostitution déguisée. D’ailleurs, si le divorce intervient avant la consommation du mariage, l’épouse doit rembourser la dot. Si le divorce intervient après la consommation du mariage, même si c’est une seule nuit, la dot est à elle. C’est donc clairement une contrepartie de l’acte sexuel.
La Nafaqa c’est la même chose. Mais, dans la réalité des faits, aujourd’hui, selon les statistiques du haut-commissariat au plan, 18 % des familles marocaines sont prises en charge uniquement par une femme et il y a évidemment aussi des familles prises en charge par les deux. Cette obligation est donc à nouveau une sorte d’aliénation économique de la femme par rapport à l’homme. On parle aussi souvent de la « Mut’a », le mariage du plaisir. Après un divorce par exemple, le juge décide d’un montant en fonction des revenus du conjoint accordé en contrepartie du plaisir qu’il aurait eu pendant le mariage.  A nouveau, pour moi, c’est une forme de prostitution halal déguisée. Dans cette logique, ça me pose un problème qu’il y ait des femmes modernistes qui considèrent que c’est un droit.

LLA: Ces obligations datent d’une époque où les pères étaient supposés être les seules sources de revenus des ménages marocains. Vu les changements démographiques, sociaux et économiques au Maroc, peut-on dire qu’elles soient devenues totalement désuètes ou qu’elles devraient le devenir ?

S.E.A: Tout à fait. A une époque, l’homme était le seul pourvoyeur de la famille, et quand un homme décédait, ses frères prenaient en charge sa femme et ses enfants. Cela pouvait effectivement justifier certaines choses comme les inégalités dans l’héritage. Mais entre-temps la société a évolué, les femmes sont économiquement actives et on ne peut plus continuer à appliquer ce genre de lois qui ne sont plus en adéquation avec les réalités du pays. C’est aussi le cas de l’interdiction des relations sexuelles pré-conjugales. Dans les années 60, les gens se mariaient à 17 ans pour les filles et 21 pour les garçons.  Mais aujourd’hui avec une moyenne d’âge de 27 ans pour les femmes et de 31 ans pour les hommes, il est temps de remettre en question cette loi.

LLA: Dans votre livre, vous mentionnez un taux de personnes sans revenus qui s’élève à plus de 67% pour les personnes de 18 à 24 ans, et toujours à 40% pour les 35-40 ans. 80% des plus jeunes se voient forcer de vivre chez leurs parents. Au vu des indicateurs économiques, une modification de la loi n’amplifierait-elle pas encore plus le statut encore précaire des femmes marocaines ?

S.E.A: Sur la question de la Nafaqa, il faudrait que les spécialistes en démographie et des économistes travaillent sur la question pour trouver le meilleur moyen et le meilleur timing afin de modifier cette loi en préservant la dignité des hommes, des femmes et des enfants et ce, avec le minimum d’aliénation économique possible. Mais pour le cas de la Sadaq, ou du Mut’a, c’est une claire aliénation de la femme et de son corps à mes yeux. Ce n’est pas ça qui va améliorer ou détériorer la vulnérabilité de la femme.

En 2013, quelques dizaines de personnes dont des couples se sont rassemblées à Rabat, au Maroc, pour un «baiser symbolique» en soutien aux adolescents poursuivis pour avoir posté sur Facebook leurs photos en train de s’embrasser. Crédit: AFP.

LLA: Aujourd’hui on entend beaucoup parler de la loi sur l’héritage au Maghreb, notamment en Tunisie et au Maroc. Pensez-vous qu’un changement de loi permettrait de changer les représentations sociales actuelles de la femme au Maroc ?

S.E.A: Je fais partie de ceux qui pensent qu’il faut changer les lois et les mentalités suivront. Je donne un exemple concret : il y a une notion dans l’Islam par rapport à l’héritage qui fait que quand un mari ou une femme décède et qu’ils ont des enfants de sexe féminin uniquement, les filles ne prennent pas la totalité de l’héritage. Les oncles et les cousins de sexe masculin partagent l’héritage. En Tunisie, dans les années 60, Bourguiba a changé ce texte de loi alors que les islamistes étaient contre. Aujourd’hui, même chez les islamistes en Tunisie personne ne veut revenir sur cet acquis. Au Maroc quand on met des personnes en prison parce qu’elles ont eu des relations sexuelles hors mariage, ou parce qu’elles ont mangé pendant le ramadan, ça renforce les représentations. Si on change ces lois, ceux qui agressent les non pratiquants seront arrêtés et cela aura un impact. Il faudra peut-être le temps d’une génération mais c’est comme ça qu’on change les mentalités.

Pour moi, on doit changer cette loi de l’héritage. Si une famille veut absolument appliquer des lois dites « religieuses » alors elle peut se référer à un tribunal religieux pour faire une répartition religieuse de l’héritage. C’est ce qui se passe aujourd’hui en Israël : il y a une égalité dans l’héritage mais les familles traditionnelles orthodoxes peuvent aller dans un tribunal religieux.

LLA:  « Les mères sont les garantes des codes sociaux et des traditions au Maroc ». Dès lors, comment faire évoluer une société où les mères participent activement à la conservation du patriarcat marocain ?

S.E.A: Malheureusement je n’ai pas de solution. Il y a encore des femmes jeunes, éduquées et modernes qui vont juger une femme parce qu’elle est tombée enceinte, parce qu’elle s’est fait avorter, parce qu’elle a choisi de ne pas se marier, parce qu’elle vit seule, etc. Le patriarcat est un système où il y a des hommes et des femmes. Ces femmes contribuent à ce système mais en sont aussi les victimes car il est difficile d’en sortir. C’est compliqué de leur en vouloir parce qu’elles n’ont pas toujours pu déconstruire ce qu’on leur a appris et finissent donc par le transmettre.

LLA: Lorsque vous mentionnez la présence des femmes dans l’espace public marocain et l’augmentation du harcèlement de rue, vous l’expliquez par une sensation de « trahison » chez les hommes qui les poussent à adopter ce genre de comportement. Pourriez-vous m’expliquer pourquoi l’emploi de ce mot ? Qu’est ce qui est trahi ?

S.E.A:  Traditionnellement, au Maroc, dans la tête de beaucoup d’hommes et des femmes, la place de la femme est chez elle. C’est d’ailleurs un argument utilisé pour justifier le harcèlement dans la rue.  Le voile est d’ailleurs aussi une façon de garder la femme dans un espace privé : elle est cachée sous son voile sauf lorsqu’elle est chez elle. Mais à nouveau, la réalité a changé et aujourd’hui les femmes vont à l’école, elles vont à l’université, elles travaillent et même celles qui exercent des métiers précaires sont dans l’espace public. On justifie aussi le harcèlement par un changement de tenues vestimentaires. On n’a pas de statistiques pour le Maroc, mais en Egypte, 72% des femmes qui se font harceler quotidiennement portent le voile ou le voile intégral ce qui prouve que la tenue n’est pas la raison de cette violence. Je pense que dans une réaction parfois inconsciente c’est une manière pour les hommes de punir ces femmes parce qu’elles sont présentes dans l’espace public qui auparavant leur était dédié.

Manifestation du 9 septembre 2019 qui dénoncent l’arrestation de Hajar Raissouni, journaliste pour « Arkbar El Youm », pour avortement illégal et sexe hors mariage.

LLA: Vous le démontriez dans votre livre, mais aujourd’hui peut-être plus qu’avant, les débats sur l’avortement et les relations conjugales se font de plus en plus entendre, notamment avec le cas de la journaliste Hajar Raissouni. Pensez-vous que les manifestations et les revendications sur la place publique soient un outil cohérent et efficace pour faire évoluer la société ? Quelles mesures vous semblent complémentaires à ces actions ?

S.E.A: Je pense que tous les outils sont bons et que, même si le débat est violent et crispé, on est en train de grignoter du terrain progressivement. Ça n’avance pas à la vitesse qu’on souhaiterait, mais il y a une quinzaine d’années, quand on parlait de libertés individuelles ou sexuelles on était quelques-uns à être intimidés, insultés ou menacés. Aujourd’hui c’est un vrai débat public et, ça, c’est déjà un grand pas. Ça veut dire que le terrain n’est pas complètement acquis pour les conservateurs et les islamistes et qu’il y a deux forces qui mobilisent et animent la société marocaine.
Il faut aussi comprendre que si on dépénalise l’avortement, les femmes ne vont pas le faire constamment. C’est une expérience qu’aucune femme à priori n’a envie de vivre mais elle doit pouvoir avoir le choix de le faire. Au Maroc aujourd’hui il y a 600-800 avortements clandestins par jour. Plus de 25 bébés sont abandonnés par jour au Maroc. Ce n’est pas en interdisant la sexualité pré conjugale ou en interdisant l’avortement qu’on va régler les problèmes. Au contraire on permettra de sauver des vies.

LLA: Est-ce que la mobilisation des femmes s’accentue ?

S.E.A: Oui, il y a de plus en plus de femmes qui se mobilisent pour ces questions taboues. Il y a 10 ans, ce n’était pas évident pour les femmes de s’afficher alors que récemment, lors d’une manifestation devant le parlement une militante avait une pancarte qui disait : « J’ai eu des relations sexuelles, j’ai avorté, je suis une femme libre ». Elle se fait insulter partout sur les réseaux sociaux mais elle ose le dire. On a sorti un manifeste juste après l’arrestation de Hajar Raissouni dans lequel on dit qu’on est toutes hors-la-loi. On a récolté un peu plus de 10.000 signatures. Toutes les femmes qui signent ce manifeste disent clairement : soit on a eu des relations sexuelles, soit on a avorté soit on a été témoin d’un avortement. C’est-à-dire que, à la limite, si le gouvernement voulait nous arrêter demain il déteindrait une preuve. Ça en soi, c’est un pas énorme dans le combat pour les libertés individuelles.

LLA: Pensez-vous que la mobilisation internationale a un impact conséquent sur ces problématiques ?

S.E.A: Je ne suis pas sûre. Ça encourage les militants qui sont parfois fatigués du combat. Mais un verdict ne va jamais être impacté par une mobilisation internationale. Le changement viendra toujours de l’intérieur.

Rassemblement pour la libération de Hajar Raissouni, le 9 septembre 2019, devant le tribunal à Rabat. Crédit: Fadel Senna/AFP.

LLA: A la lecture de votre livre on comprend que vos sujets sont mixtes et issus de différentes classes sociales marocaines. Entre les différentes sociales et les différents niveaux d’éducation, on constate pourtant très peu de nuances dans les prises de positions concernant la sexualité. Peut-on en conclure que les différences de niveaux d’éducation n’ont pas ou peu d’impact sur la prise de position concernant cette problématique ?

S.E.A: Oui cela a très peu d’impact. Quand j’ai commencé cette thèse je pensais que, forcément, les personnes instruites et aisées seraient plus ouvertes que celles moins instruites des milieux défavorisés. Une des premières surprises de ce travail a été de constater que ce n’était pas le cas. Il fallait déconstruire ce mythe. Ce n’est pas parce qu’on est parti faire des études à l’étranger, qu’on est moderne dans ses vêtements et attitudes qu’on perçoit les libertés individuelles ou la sexualité pré conjugale de manière ouverte. Et ce n’est pas parce qu’on n’a pas fait d’études ou qu’on est dans une situation socio-économique précaire, qu’on est fermé. Après, bien sûr, lorsque l’on fait des études cela permet une certaine ouverture mais ça n’a pas un impact sur la perception de ces questions taboues.

LLA: Pourquoi la différence est-il si peu marquée ? Est-ce parce que ceux qui sont exposés à un modèle différent ne sont pas représentés au Maroc car le pays étant trop fermé, ces jeunes ne souhaitent plus y vivre ? Ou alors, est-ce que pour donner suite à une mentalité ambiante de ce que vous nommez « le bricolage culturel » ils finissent par s’y résoudre et vivre leur sexualité cachée ? Ou encore une option que je n’ai pas envisagée ?

S.E.A: C’est plutôt la deuxième option. Il y a quand même au Maroc beaucoup de personnes qui ont fait des études à l’étranger ou qui voyagent régulièrement à l’étranger. Mais les individus ont subi un conditionnement tellement énorme sur les questions de sexualité qu’on retrouve facilement des hommes qui ont fait des études supérieures, qui voyagent à l’étranger, qui parlent plusieurs langues étrangères, mais qui veulent absolument se marier avec une femme vierge.
Un exemple qui cristallise cela, c’est qu’un Marocain d’un quartier populaire ou un quartier aisé qui se marie avec une européenne ne va jamais se poser de questions sur sa sexualité passée. Parce que dans son conditionnement on lui a dit que la Française, l’Italienne ou la Belge peut avoir des relations sexuelles avant le mariage. Mais quand c’est une femme marocaine il faut systématiquement qu’elle lui donne le plus rapidement possible un bilan sexuel de ses relations passées.

LLA: Cela veut-il dire qu’il y a d’autres facteurs culturels qui font que malgré l’éducation, malgré les voyages et malgré le statut socio-économique, finalement tout cela a peu d’impact ?

S.E.A: En fait des changements aussi profonds prennent toujours beaucoup de temps pour vraiment impacter les réalités. Et sur les questions liées à l’intimité, et donc notamment à la sexualité, l’impact psychologique et interne est très puissant. Les hommes peuvent être intellectuellement conscients de certaines choses mais ne pas les pratiquer pour autant. Ils sont conscients que les femmes ont des relations sexuelles avant le mariage et qu’il existe des opérations pour recoudre l’hymen, mais ils veulent que l’hymen soit intact pour leur mariage. Ils ne sont pas encore prêts à assumer qu’une femme ait eu une ou deux relations avant eux. C’est tellement ancré dans les mentalités, c’est tellement profond et ça s’est transmis à travers des générations. Il y a cependant des individus qui assument leur sexualité mais cela reste une toute petite minorité.

Un couple marocain à Rabat. Crédit: Abdelhak Senna/AFP

LLA: L’arrivée de ces questions sur la place publique est-elle trop récente pour qu’elles soient vraiment assimilées ?

S.E.A: Exactement, le débat est assez récent. Souvent, au Maroc on nous dit que les Marocains dans les années 60 étaient plus tolérants, plus ouverts. En fait, si on prend la question de l’homosexualité, effectivement on ne violentait pas les personnes, on rigolait quand il y avait un homosexuel dans le quartier. Aujourd’hui il y a des mouvements de revendication des droits des homosexuels. Et c’est quand même ça l’évolution. On n’est plus dans le « fermer les yeux », mais dans la défense des droits de chacun. Depuis quelques temps, on est de plus en plus nombreux à oser parler et aujourd’hui avec l’affaire Hajar Raissouni, c’est devenu un vrai débat de société. Par exemple, j’ai participé récemment à un débat à la télévision sur l’éducation sexuelle de manière générale et les libertés sexuelles à la télévision publique en darija marocain que tout le monde comprend au Maroc. Et en ce qui concerne le manifeste, avec le nombre de signature que l’on a on va pouvoir déposer une motion au parlement pour changer les lois. C’est quand même une première au Maroc.

LLA: La question de la sexualité dans le monde arabe engendre parfois des violences, notamment lorsqu’on observe ce qu’il s’est passé avec Loubna Abidar, l’actrice principale du film Much Loved que vous mentionnez également dans votre livre. En écrivant un livre sur un sujet aussi délicat et tabou, craignez-vous des représailles ?

S.E.A: Quand j’ai fait des présentations du livre par exemple à Casablanca, une centaine de personnes n’ont même pas pu rentrer m’écouter par manque de place dans la salle. Il faut savoir que les Marocains francophones ne sont pas majoritaires, que ce livre est en français, que c’est une étude et non pas un roman, dans un pays où les gens ne lisent pas beaucoup. J’ai donc clairement senti que le besoin d’en parler était là. Beaucoup de parents viennent me voir pour me dire qu’ils ont envie de pouvoir en parler avec leurs enfants, mais qu’ils ne savent pas comment faire.
Oui, je me fais insulter, majoritairement sur les réseaux sociaux, mais je ne me sens pas menacée au Maroc. Nous, en tant que femme on subit plus que les hommes car on nous attaque sur notre vie privée, notre tenue, notre poids, notre beauté, etc. mais ça fait partie du combat.

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