Fatou Diome transporte des lettres d’amour jusqu’au bout de la nuit

Fatou Diome transporte des lettres d’amour jusqu’au bout de la nuit

Son roman Le ventre de l’Atlantique a révélé sa voix au monde entier. Son essai Marianne porte plainte l’a définitivement placée parmi les auteurs qui comptent et défendent l’Afrique. Avec Les Veilleurs de Sangomar, Fatou Diome revient avec un récit qui trahit son goût pour les langues (français, wolof, sérère), mais aussi la culture et la poésie de son pays. Fatou Diome présentera son nouveau livre ce mardi à 20h à Passa Porta à Bruxelles.

Ce matin-là de septembre 2002, les cœurs de 2000 familles se sont fendus d’un coup net à l’annonce de la terrible nouvelle: le naufrage du Joola au large des côtes de Ziguinchor. Deux mille foyers se sont soudainement retrouvés endeuillés à cause d’un bateau trop lourdement chargé. Un drame qui n’a fait que quelques lignes dans les médias du monde entier et qui, très vite, a été remplacé par d’autres plus proches, plus impactants, plus «concernants».

Pour la jeune Coumba, l’annonce de ce veuvage inenvisageable, indécent sonne le glas de ses jeunes et insouciantes années, de tous ses espoirs et ses rêves d’avenir avec Bouba, « capitaine de son cœur » et père tant aimé de la petite Fadikiine. Refusant la réalité, comme bien d’autres avant elles, Coumba se laisse peu à peu entourer par l’ombre de son « immortel bien-aimé » au risque de passer pour folle aux yeux de tous au village. Alors que chacun la pousse à accepter dignement son sort, à se raccrocher à la vie et à tourner la page, la jeune femme choisit de faire de sa période de veuvage (4 mois et 10 jours) le terreau d’une nouvelle relation avec son bien-aimé. Coumba s’enferme donc dans un silence qui étonne et fait peur à son entourage. Seule, la nuit, attablée devant sa lampe tempête et son petit cahier, elle convoque les djinns et les esprits de tous les êtres aimés qui hantent l’île de Sangomar, à commencer par Bouba son « immense amour ». Un rendez-vous nocturne aux parfums de litanie qui lui devient bientôt vital.

Hommage à l’Afrique et aux femmes résistantes

Avec sa langue luxuriante et solidement charpentée, son écriture pleine de méandres et d’entrelacs où les sentiments s’engouffrent et progressent comme la houle, Fatou Diome met en lumière la force des traditions animistes de son Sénégal natal pour tenter d’apaiser l’âme de Coumba. Ce faisant, elle offre au lecteur un tableau contrasté, bien vivant et richement illustré des forces vives qui animent une communauté et l’aident à affronter son funeste destin. Avec ce récit puissamment évocateur et viscéralement rattaché à la vie, Fatou Diome magnifie une terre qui tire sa force de ses liens matrilinéaires et choisit de se battre sur son sol plutôt qu’au-delà de l’océan.

Comment survive au sevrage de l’amour et se réinventer ? Pour l’auteure de multiples romans, qui vit en Alsace sans jamais avoir coupé les ponts avec son rivage natal, la solution, sans surprise, est à rechercher au cœur de l’espace de création et du processus de réflexion qu’offre l’écriture.
Du Ventre de l’Atlantique à Marianne porte plainte, Fatou Diome s’est fait la chantre d’une Afrique souvent KO mais toujours debout, riche d’une force de résilience presque sans égale. Cette histoire d’un chagrin infini, vécu face à l’immensité de l’océan, en est une nouvelle illustration. Elle fait aussi écho aux tragédies qui se succèdent en Méditerranée sans plus jamais vraiment soulever l’indignation du reste du monde.

Karin Tshidimba

> Les Veilleurs de Sangomar, Ed. Albin Michel, 327 pages, env. 20 €

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