Opinion: pour transformer l’essai économique, le Maroc doit se tourner vers une agriculture inclusive

Opinion: pour transformer l’essai économique, le Maroc doit se tourner vers une agriculture inclusive

Opinion de Aaron Akinocho, expert sur l’actualité liées aux questions de gestion et de politiques publiques, et l’agriculture.

Sur le continent africain, le Maroc fait figure de réussite en matière d’économie. Alors qu’il occupe maintenant le trône depuis 20 ans, le roi Mohammed VI du Maroc peut se retourner avec satisfaction sur le chemin parcouru par son pays. En 1999, lorsqu’il prit les rênes de son royaume, le produit intérieur brut (PIB) du Maroc était de 41,6 milliards de dollars. Aujourd’hui il a plus que doublé et s’élève à 109 milliards, avec une croissance annuelle de l’ordre de 4 % ces deux dernières décennies.

À ces réussites s’ajoute le lancement d’ambitieux programmes dans les secteurs de l’énergie (Noor), de l’agriculture (Plan Maroc vert) et de la pisciculture (Halieutis). Ces deux derniers plans, soutenus par le pugnace ministre de l’Agriculture Aziz Akhannouch, récoltent depuis plusieurs années les satisfécits de la communauté internationale et africaine pour leur efficacité et leur rendement.

Pourtant, tout n’est pas rose au royaume chérifien.

Si le pays a passé sans trop de casse la période des printemps arabes qui a secoué la région, il a été récemment confronté au mouvement du hirak, dans le Rif. Quoique très localisé, ce dernier traduit en grande partie les frustrations d’un monde rural qui a la sensation d’être laissé pour compte. Alors que ce dernier occupe 90 % de la superficie du royaume et regroupe 40 % de la population marocaine.

Cette insatisfaction fait le lit du populisme. À l’image des États-Unis avant Donald Trump, un sentiment de déclassement flotte sur les classes rurales, auquel s’ajoute l’impression d’une croissance à deux vitesses. Le chômage frappe plus d’un jeune marocain sur quatre. Le pays est aussi confronté à des inégalités dans l’accès à une éducation de qualité, aux soins ou encore aux infrastructures. Ces disparités se constatent encore plus sévèrement dans les zones rurales. Le Maroc n’est d’ailleurs pas le seul pays d’Afrique du Nord concerné : le CIHEAM (Centre International des Hautes Études Agronomiques Méditerranéennes) estime ainsi que sans un investissement massif dans les zones rurales, les femmes et les jeunes, ces disparités ne pourraient aller qu’en s’aggravant.

Volontarisme politique vs sentiment de déclassement

Loin de souffrir de déconnexion, les élites marocaines semblent, de fait, être bien conscientes du problème. En 2018, le Roi du Maroc appelait ainsi au développement d’une croissance plus inclusive et la naissance d’une classe moyenne rurale. Le ministre Aziz Akhannouch, qui a fait de l’inclusion économique son cheval de bataille, multiplie les actions visant à développer les régions rurales. En 2016, après une âpre bataille politique, ce dernier récupère la gestion du fonds pour le développement rural ou FDRZM des mains d’Abdelilah Benkirane. Le fonds, qui représente une part non négligeable des 55 milliards de dirhams du programme royal pour la réduction des disparités territoriales, était notoirement sous-utilisé par le chef de gouvernement, comme le pointait la Cour des comptes marocaines. Celle-ci déplorait notamment « le faible taux d’utilisation des ressources du Fonds ». Deux ans plus tard, sous l’impulsion du ministre, 45% de la population aurait bénéficié des projets financés par le FDRZM.

En 2019, Aziz Akhannouch s’attaque au processus d’accès à la propriété foncière ou « melkisation » des terres situées dans les périmètres irrigables. Cette transformation de la propriété dans l’indivision des terres collectives en propriétés individuelles au profit des ayants droit, les Soulaliyates, concerne dans un premier temps 67 000 hectares et profitera à environ 30 000 personnes.

Plus que tout autre, le projet de melkisation semble incarner cette volonté de réconcilier croissance et communautés rurales. Les terres soulaliyates sont « au cœur de la question du développement en milieu rural vu l’ampleur de leur superficie et le poids démographique des populations qui y sont liées », abonde ainsi Abdelouafi Laftit, ministre de l’Intérieur marocain.

Mais les effets de ces actions, qui se mesurent dans le temps long, seront-ils perceptibles à temps ? Alors que, pour citer le journaliste Daniel Vigneron, « la société fait de la résistance, aidée par un nombre de dirigeantes islamo-conservateurs », le défi qui se pose aujourd’hui aux dirigeants marocains est moins celui de leur action que de la perception de cette dernière par une société grevée par les populismes. Le miracle marocain, s’il veut transformer l’essai économique, doit nécessairement répondre à l’urgence sociale et politique.

Pour tout ce que le Maroc représente d’exemple de paix et de cohésion dans un monde arabe en proie souvent à des crises, il est impératif que ce combat contre le populisme et la pauvreté en zones rurales soit une victoire, peut-être la plus grande du pays.

Que pensez-vous de cet article?

Derniers Articles

Journalistes

Dernières Vidéos