Au Kenya, les vieux billets passent au blanchiment express

Au Kenya, les vieux billets passent au blanchiment express

« Il y avait un beau paquet de liasses », sourit John, vendeur de voitures à Nairobi. La semaine passée, il a vendu une voiture de luxe importée pour 7,7 millions de shillings (67.000 euros), payée intégralement en cash et en vieux billets de 1.000 shillings qui n’auront bientôt plus aucune valeur.

« Il y a des gens qui veulent se débarrasser de leurs vieux billets et savent très bien qu’on va leur poser des questions s’ils vont déposer cet argent eux-mêmes à la banque » ajoute ce jeune homme utilisant un nom d’emprunt.

Dans une tentative agressive de lutte contre l’argent sale, les autorités ont annoncé le 1er juin, lors de la mise en circulation de nouveaux billets de banque, que les anciens billets de 1.000 shillings, la plus grosse coupure, cesseraient d’être valides quatre mois plus tard, le 1er octobre.

Depuis, les détenteurs d’argent acquis illégalement rivalisent d’urgence et de créativité pour écouler les billets à l’effigie de Jomo Kenyatta, premier président d’un pays où la corruption et la fraude endémiques – les scandales impliquant des hommes d’affaires et politiques font régulièrement les choux gras de la presse kényane -, génèrent des sommes faramineuses d’argent sale stockées en cash en attendant d’être blanchies.

En juin, la Banque centrale du Kenya avait précisé que 217,6 millions de billets de 1.000 étaient en circulation, mais n’avait pas précisé quelle proportion se trouve dans le circuit illégal.

« La mesure vise à mettre hors jeu l’argent qui existe en dehors du système en prenant de court ses propriétaires », souligne Aly-Khan Satchu, économiste kényan. « Quatre mois, c’est court quand on doit blanchir beaucoup d’argent. Il est logique que de nombreuses personnes tentent de sauver ce qu’elles peuvent ».

En évitant bien sûr de se faire remarquer, car depuis juin 2018, tout dépôt de plus d’un million de shillings (8.750 euros) à la banque doit être dûment justifié.

– ‘Blanchiment basique’ –

« Lorsque je vais à la banque déposer l’argent issu de la vente d’une voiture (payée en cash), on me demande des justificatifs de la vente, parfois même des copies d’emails, mais cela ne va jamais plus loin », raconte le vendeur, qui assure souvent effectuer plusieurs « petits » dépôts plutôt que de tout déposer en une fois.

Plusieurs vendeurs de voiture interrogés par l’AFP ont eux assuré qu’ils auraient « bien voulu » être contactés par des acheteurs payant en cash.

Rencontré dans le quartier de Hurlingham, non loin du centre de Nairobi, un vendeur d’alcool a lui été contacté par un « ami d’un ami », avec qui il a conclu un accord: un intermédiaire lui apporte chaque jour environ 500.000 shillings en cash qu’il rajoute à ses recettes déposées quotidiennement à la banque.

Il dépose cet argent sur différents comptes en banque et le jour venu, rendra son argent à son propriétaire en gardant une commission de 5 à 10% des montants déposés.

Dans le centre de Nairobi, le gérant d’une station de lavage de voiture et de deux salons de coiffure a un accord avec le contact d’un client qu’il connaît bien. Il dépose l’argent non pas sur des comptes en banque, mais dans des fonds immobiliers ou fonds d’investissement, une méthode selon lui plus discrète et moins sujette aux contrôles des autorités.

Interrogé par l’AFP, un économiste versé dans le fonctionnement des banques estime que « toutes ces méthodes restent très grossières, c’est du blanchiment très basique, et c’est facilement détectable si on y regarde de plus près, mais à l’heure actuelle, les gens sont prêts à prendre ce risque pour sauver leur argent ».

– Prêt sans intérêts –

Un spécialiste en informatique ayant un magasin dans le centre de Nairobi a lui abandonné son commerce pour gérer un bar.

« J’ai été approché par un ami », dit-il. Location du bar, stocks d’alcool, « tout avait été arrangé », explique-t-il. En contrepartie, il dépose sur cinq comptes en banque des sommes d’argent bien plus importantes que les rentrées du bar.

Dans l’ouest du Kenya, un homme d’affaires a lui décidé d’effectuer des « prêts » à la population locale, ont rapporté certains bénéficiaires.

« C’est un accord entre gentlemen, rien n’est mis par écrit. C’est un prêt à partir de 50.000 shillings, et sans intérêts à payer », assure l’un d’eux. « On m’a donné 600.000 shillings en deux fois, et je connais des personnes qui ont reçu deux fois cette somme. Cela a boosté mon business de vêtements de seconde main ».

D’autres futés ont trouvé des moyens légaux de surfer sur le changement de billets: dans la ville côtière de Mombasa, un bar organise des « soirées d’adieu » aux vieux billets, encourageant ses clients à la gorge sèche à échanger leurs anciennes coupures contre des consommations.

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