Opinion: les parodies d’élection ont toujours amené des troubles en RDC

Opinion: les parodies d’élection ont toujours amené des troubles en RDC

Par Pr. KASONGO-NUMBI Kashemukunda

L’histoire de notre pays depuis son indépendance révèle que chaque fois que le choix des électeurs est foulé aux pieds, soit en chassant les élus soit en organisant des parodies1 d’élections, le pays est toujours tombé dans les troubles, les guerres, avec leur cortège de malheurs que sont les morts, les déplacés, la destruction massive des infrastructures et du tissu économique, le chômage, la méfiance des bailleurs des fonds et des investisseurs refusant de risquer leur argent dans un pays où la population frustrée est prête à suivre n’importe quel instigateur. Voici un rappel historique à l’appui de mes dires.

1. Du 11 au 22 mai 1960, les électeurs de notre pays votent massivement Patrice Lumumba et ses alliés. Le 23 juin 1960, le Roi des Belges le nomme Premier Ministre et le lendemain, le 24 juin, il obtint la confiance des deux chambres du parlement national où il s’appuie sur une très confortable majorité. Mais le 5 septembre 1960, il est démis de ses fonctions. Le 14 septembre 1960, soit exactement deux mois et demi après l’indépendance, le Président de la République, avec l’appui de l’armée, suspend les deux chambres du parlement, qu’il remplace par des Commissaires Généraux dont le pouvoir n’émanait plus du peuple mais de lui-même. Lumumba est arrêté puis assassiné le 17 janvier 1961. Les partisans de Lumumba entrent en rébellion. Ils formeront à Stanleyville (Kisangani) un Etat séparatiste, la « République Libre du Congo (RLC)» qui sera reconnue par l’Union soviétique, la République Populaire de Chine, la Yougoslavie, l’Allemagne de l’Est, la Tchécoslovaquie, la République Arabe Unie (Egypte), le Ghana, la Guinée, le Mali et le Maroc.

2. Le 29 septembre 1963, le Président de la République dissout définitivement les deux chambres du parlement qu’il avait suspendu 1960. Quatre jours plus tard, les partisans de Lumumba – très majoritaires dans le parlement dissout – vont se réunir à Brazzaville où ils créeront le Conseil National de Libération (CNL), au nom duquel ils formeront le mouvement rebelle connu sous le nom de « rébellion muleliste », qui va conquérir la moitié est du pays en un an. Il faudra l’intervention de troupes étrangères, des paras commandons belges pour mettre fin temporairement à cette rébellion. Je dis temporairement parce que les partisans de Lumumba qui s’étaient réfugiés dans les maquis de Fizi (Kivu) reviendront à la charge en décembre 1984 et janvier 1985 pour envahir la ville de Moba à deux reprises. Ils lanceront un assaut final en 1996 et, en 1997, c’est le lumumbiste Mzee Laurent Désiré Kabila qui prendra le pouvoir.

3. Les élections de mars-avril 1965 avaient été remportées haut la main par Moïse Tshombe est ses alliés. Mais le 24 novembre de la même année, les élus seront chassés par le colonel Joseph Mobutu et Tshombe forcé à l’exil; le 30 juin 1967, son avion est capturé en Algérie où il mourra en prison dans les circonstances suspectes. Cependant, 3 jours après l’arrestation de Tshombe à Alger, le dixième bataillon de l’Armée Nationale Congolaise (ANC), composé en majorité de ses partisans, entre en rébellion sous la direction d’un mercenaire de Tshombe, Jean Schramme. L’est du Congo est, une nouvelle fois, mis à feu et à sang et Bukavu prise par les insurgés.

4. Le 15 novembre 1970, le pouvoir organise une parodie d’élections où ses candidats obtinrent plus de 99,26 %. A l’époque, la Constitution prévoyait l’existence de deux partis politiques mais seuls les candidats du parti présidentiel MPR (Mouvement Populaire de la Révolution) étaient autorisés à postuler. Le vote n’était ni libre, ni secret: l’électeur recevait un bulletin vert – signifiant un vote pour la liste du MPR – qu’il devait glisser dans l’urne devant les autorités électorales et locales, ainsi que les militaires. La loi électorale prévoyait pourtant un autre bulletin, rouge celui-ci – qui signifiait un votre contre – mais les électeurs ne l’ont jamais vu.

5. Aux élections législatives du 02 novembre 1975, encore une fois, les électeurs n’ont que la possibilité de se prononcer en faveur ou non de l’ensemble de la liste du MPR, devenu parti unique. Ils devaient pour cela exprimer publiquement leur vote par acclamation lors de rassemblements des militants du parti unique, dans des stades. Les candidats du MPR obtinrent plus de 90 %.

  1. Le 8 mars 1977 les anciens militaires de Tshombe, connus comme les « ex-gendarmes katangais », réfugiés en Angola depuis le coup d’Etat de Mobutu contre leur chef, déclenchent la première guerre du Shaba, conquérant en 80 jours tout l’ouest du Katanga. Il faudra le concours des militaires de plusieurs pays africains (Maroc, environ 1500 hommes; Egypte, 12 pilotes ; Soudan, des conseillers militaires) avec appui logistique de la France et des Etats-Unis pour les repousser.

7. Comprenant que le mécontentement de la population après les parodies d’élections de 1970 et 1975 est une des causes principales du succès des rebelles, Mobutu n’attend pas la fin du mandat de 5 ans pour organiser hâtivement des législatives, plus ou moins libres. C’est parmi ces élus que naîtra, en 1980, la révolte de 13 parlementaires qui créeront l’UDPS (Union pour la démocratie et le progrès social) deux ans plus tard, qui se positionnera dans l’opposition, à côté du Palu. Les deux partis durent vivre dans la clandestinité jusqu’à l’abolition du parti unique en 1990.

8. Le 13 mai 1978, environ 3000 ex-gendarmes katangais entrent au Congo par la Zambie et prennent la plus grande ville minière du pays, Kolwezi. Il faudra 6 jours de combats et, surtout, la participation de parachutistes français et belges, avec appui logistique américain, pour les déloger. Le fait que ces tshombistes rentrent en bon ordre en Angola et s’y installent près de la frontière avec la RDC, poussera Mobutu et ses alliés occidentaux à s’organiser pour prévenir une troisième attaque: il créé, lors du Sommet Franco-Africain du 23 mai 1978 à Paris, une Force interafricaine (FIA) pour protéger le Zaïre, dépourvu d’armée fiable. La FIA était composée de 1500 Marocains, 560 Sénégalais, 200 Ivoiriens, 150 Togolais et 50 Gabonais.

9. En 1996 et 1997, les vainqueurs des élections 1960 (les lumumbistes) et de 1965 (les tshombistes) exclus du pouvoir se liguent et prennent militairement le pouvoir à Kinshasa avec l’aide d’armées de pays voisins et l’appui de la population frustrée qui accueille les rebelles en libérateurs. Leur mouvement s’appelait justement « L’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) ».

10. A peine au pouvoir, l’AFDL s’autoproclame parti unique. Des rebellions recommencent en 1998. Comme en 1961, en 1964 et en 1977 et 1978, notre pays était au bord de la disparition: jusqu’en 2002, il sera divisé en trois parties ayant chacune son drapeau et son hymne national. Huit pays africains furent engagés dans ces guerres de 1997 et 1998, à savoir, Angola, Burundi, Namibie, Ouganda, Rwanda, Tchad , Zimbabwe et RDC.

11. Après la réconciliation nationale par la signature de l’accord du 19 avril de 2002 dans la ville de Sun City, en Afrique du Sud, beaucoup avaient espéré que tout le monde aurait tiré les leçons des erreurs du passé ; que désormais on entrerait dans une nouvelle ère de démocratie où la vérité du choix des électeurs serait respectée. Que nenni. Après les élections de 2006, plus ou moins justes, on va assister à une parodie d’élections en 2011. La suite habituelle on la connaît : le mécontentement est généralisé, accompagné de troubles et de massacres (Bundu dia Kongo au sud-ouest; Kamuina Nsapu au centre; pygmées contre bantous dans le Nord-Katanga; Yumbi dans le Bandundu, tandis que s’aggravaient les massacres répétitifs à l’est.

12. En décembre 2018, le pouvoir organise des élections dans des conditions très contestées. En effet, l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF) découvre quelque dix millions de cas irréguliers sur la liste des électeurs; la Commission Electorale Nationale Indépendante (Ceni) organise un vote électronique pourtant interdit par la loi. Malgré tout cela, les candidats du pouvoir échouent lamentablement, plus particulièrement son candidat Président de la République, qui obtiendra moins de 20 % de suffrage contre le candidat de l’opposition, Martin Fayulu, qui, lui, obtiendra 62 % selon les observateurs crédibles et selon des fuites de la Ceni. Laquelle s’interdit, jusqu’à ce jour, de publier les résultats des élections bureau de vote par bureau de vote.

Dans tous ces cas, les Congolais n’ont pas organisé de marches de protestation. Ils ont déclenché des troubles. C’est leur culture: en Afrique il n’y a pas de marches dans les villages pour désavouer le chef; on s’en donne un autre. Le vote sanction contre le pouvoir en décembre 2018 procède de cette culture.

C’est pour cela que ceux qui ont de la mémoire restent prudents pour investir dans notre pays. Dès lors, la réponse du président de la FEB (Fédération des entreprises de Belgique) à l’appel aux investisseurs lancé par le Président de la République lors de sa visite officielle en Belgique – « Les investisseurs vont vouloir la stabilité et la sécurité » – indique clairement qu’ils voudront voir d’abord ce qui va se passer au Congo après cette nième parodie d’élections. Jusqu’ici les Français et les Américains conditionnent leurs investissements en RDC à la garantie de la Banque Mondiale ou de sa filiale, la Banque Africaine de Développement. La réponse du président de la FEB, montre que les Belges font de même.

C’est pour prévenir ces troubles et ces guerres meurtrières qui menacent l’unité du pays que j’appuie et encourage tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté qui proposent des voies de sortie de la crise causée par la parodie d’élections de 2018.

 

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