RDCongo: la Voix des sans Voix: « Depuis juin, on observe un recul de la liberté de manifester »

RDCongo: la Voix des sans Voix: « Depuis juin, on observe un recul de la liberté de manifester »

Propos recueillis par Marie-France Cros.

Rostin Manketa Nkwahata, directeur exécutif de l’ONG congolaise de défense des droits de l’Homme La Voix des sans Voix (VSV), est à Bruxelles, où le président Félix Tshisekedi devait arriver lundi soir. Accueilli par l’ONG partenaire Justice et Paix, M. Manketa doit mener “un plaidoyer sur la situation socio-politique et des droits de l’Homme au Congo”.

La Libre Afrique.be lui a demandé ce qui avait donné satisfaction à la VSV depuis l’arivée à la Présidence de Félix Tshisekedi, en janvier dernier.  “Nous saluons l’alternance, à laquelle la société civile congolaise a beaucoup travaillé. Nous avons apprécié, aussi, des gestes positifs posés par le président Tshisekedi durant les cinq premiers mois: libération des prisonniers politiques et d’opinion; liberté de manifester sans qu’il y ait répression; construction de certaines infrastructures. On a eu moins de travail!”, s’exclame M. Manketa.

Il doit sortir de l’étau

Et quels sont les aspects négatifs de cette Présidence? “Ce sont essentiellement les craintes de la population s’agissant de la coalition politique dans laquelle travaille le président Tshisekedi: l’ancien régime contrôle toutes les institutions et la population pense que Joseph Kabila reste à la manœuvre », répond M. Manketa. « Par exemple, quand un proche de l’ancien Président a bloqué une ordonnance de nomination à la Gécamines signée par le président Tshisekedi, la population s’est demandé si celui-ci avait le pouvoir. Il y a une vraie question sur l’émancipation du Président; il doit sortir de l’étau”.

Répression illégale

Le directeur de la VSV n’en reste pas là. “En outre, depuis juin on observe un recul de la liberté de manifester. La police réprime des marches pacifiques parce que l’une ou l’autre autorité les interdisent. Ainsi, le 30 juin, fête de l’Indépendance, on a demandé à la population de rester chez elle pour méditer, parce que la coalition d’opposition Lamuka avait appelé à manifester contre l’invalidation de ses élus par la Cour constitutionnelle; et le président Tshisekedi a publiquement soutenu cette interdiction! », s’indigne M. Manketa. « Là, la VSV ne s’est plus retrouvée en lui – un homme qui avait souvent dénoncé les entraves à la liberté de manifestation lorsqu’il était opposant. Et cela alors que cette interdiction était illégale puisque Lamuka, conformément à la Constitution, avait dûment informé les autorités dans les temps. La VSV s’est demandé publiquement s’il fallait y voir un début de revirement”.

Manketa explique ce revirement par une possible “peur” de Félix Tshisekedi face au Front commun pour le Congo (FCC, coalition kabiliste) “qui contrôle tout”. Mais la VSV ne trouve pas ça normal pour autant: “Le président Tshisekedi devrait rester constant sur l’exercice des libertés publiques, garanti par la Constitution et plusieurs instruments internationaux signés par le Congo. Et pour lequel son père a lutté”.

Les « affaires » financières de la Présidence

Et que pense la VSV des “affaires” financières de la Présidence, qui font scandale à Kinshasa – la disparition de 15 millions de dollars qui auraient dû parvenir au Trésor et la demande du directeur de cabinet du président Tshisekedi, Vital Kamerhe, d’arrêter un contrôle de l’Inspection générale des Finances sur la gestion de la Présidence depuis l’arrivée de M. Tshisekedi à sa tête?

“C’est très important qu’il y ait un contrôle”, répond M. Manketa. “Le Président dit qu’il veut l’Etat de droit et lutter contre la corruption; il doit donc laisser faire l’IGF”. Et M. Manketa d’accueillir avec satisfaction la nouvelle selon laquelle M. Tshisekedi a reçu l’inspecteur général des Finances ce week-end et l’a encouragé, selon son porte-parole.

Durant ses premiers mois à la Présidence, M. Tshisekedi n’a pas toujours respecté la Constitution quant à ses prérogatives et à la manière de les utiliser, évoquant “l’urgence” pour s’en expliquer; si la Cour Constitutionnelle (kabiliste) est bonne lorsqu’elle le proclame Président, pourrait-il la critiquer si elle lui reprochait ces manquements? “La Belgique peut jouer un rôle, là”, juge M. Manketa, “en réitérant et approfondissant son appui à l’alternance et à la société civile. Celle-ci sent moins cet appui moral et financier que par le passé”.

Les crimes sous Kabila: « aucun signal que l’on va vers la justice »

Enfin, M. Manketa se désole de ne voir aucun progrès sur la mort de l’ancien président de la VSV, Floribert Chebeya, assassiné en 2010 avec son chauffeur. « C’est un problème. Il y a eu un procès » sous la présidence Kabila « et le colonel Daniel Mukalay – bras droit du chef de la police de l’époque, le général John Numbi – a été condamné à 15 ans de prison. Les autres accusés ont été libérés. Mais le suspect numéro 1, John Numbi, est aujourd’hui inspecteur général de l’armée. Neuf ans après le double assassinat, nous avons demandé au président Tshisekedi de le relever de ses fonctions et de le mettre à disposition de la Justice. On avait beaucoup d’attentes. Mais il n’y a pas de suites », regrette le directeur de la VSV.

« On ne sent pas que le Président veut s’engager au sujet des crimes du passé, alors qu’il dit vouloir l’Etat de droit. On ne peut pas avoir celui-ci sans s’occuper de ceux-là. La recherche de la vérité ne peut être sacrifiée sur l’autel des intérêts politiques de la coalition au pouvoir », répond M. Manketa. Et d’ajouter: « C’est la même chose pour toutes ces personnes tuées lors des manifestations politiques exigeant des élections. Il n’y a aucun signal que l’on va vers la justice. Nous sommes toujours en attente ».

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