Gratuité de l’enseignement fondamental en RDCongo : enjeux et défis

Gratuité de l’enseignement fondamental en RDCongo : enjeux et défis

 

 

Par Antoine Tshitungu Kongolo, écrivain et professeur à l’Université de Lubumbashi.

 

La mesure décidée par le président Félix-Antoine Tshisekedi qui consacre la gratuité effective de l’enseignement fondamental constitue un tournant majeur dans la trajectoire de la République Démocratique du Congo.

Si d’ores et déjà les Cassandre de tout bord se sont emparés de leurs calculettes pour en démontrer l’inapplicabilité en arguant de son coût exorbitant, la population congolaise, elle, l’a accueillie avec un enthousiasme débordant et pour cause. Depuis au moins trois décennies, l’Etat congolais se montre incapable d’assumer une de ses missions régaliennes les plus symboliques à savoir assurer l’accès de tous à l’éducation de base, socle indispensable d’un développement intégral et adjuvant de l’égalité de chances et gage de l’avenir même du pays.

Le principe de gratuité qui vient d’entrer en application à l’occasion de la rentrée scolaire 2019-2020 constitue une rupture significative aussi radicale que salutaire avec la gouvernance de dernières décennies. C’est un rappel et une revitalisation des fondamentaux de la République qui se doit de veiller à l’éducation de tous, de promouvoir la méritocratie, ainsi que l’égalité de chances. La mesure présidentielle –signe d’un aggiornamento politique- s’en prend de manière frontale à un scabreux paradoxe : la non application d’un principe coulé en lettres d’or dans la charte fondamentale de la R.D.C. Elle résonne aussi comme un rejet de la société à deux vitesses qui s’est ancrée et consolidée : une classe de privilégiés et leur clientèle ont sacrifié au mépris des lois et même du bon sens l’intérêt commun, pour s’enrichir scandaleusement et perpétuer leur mainmise sur les rouages du pays.

Si cela n’a pas été dit, il n’est que trop vrai cependant que la corruption et la mal gouvernance ploutocratique dans toutes ses déclinaisons de l’ère Kabila ont condamné des centaines de milliers d’enfants congolais, privés d’éducation de base, à l’illettrisme, au chômage, à la marginalisation voire la clochardisation. N’est-ce pas dans ce terreau de laissés pour compte que les seigneurs de guerre et autres leaders de groupes rebelles à la réputation sulfureuse, ont puisé et puisent encore leurs effectifs ?

En somme, en laissant à la charge de parents l’éducation de base, les dirigeants congolais ont failli à leur mission pour avoir mis en jachère un des fondamentaux de tout Etat moderne, réellement soucieux du bien-être des citoyens, et conscient des exigences du développement dans un monde de plus en plus compétitif. La prise en charge par les parents est une aberration monumentale, une calamité, un boulet et un facteur exponentiel qui concourt à fragiliser le corps social, à créer et à amplifier l’exclusion. Privés d’éducation, condamnés à la débrouillardise, à des emplois précaires et mal rémunérés, leurs perspectives d’avenir amputées, les jeunes exclus observent les nantis et autres ploutocrates qui tiennent le haut du pavé en mâchant leur rancœur et leur désespoir. Autant d’enfants sans école représentent autant de bras, d’énergies, de talents, de cerveaux qui manquent à l’appel pour l’émergence du Congo.

Autre épiphénomène révélateur des désastres causés par la prise en charge de la scolarité par les parents dans un pays où la précarité est le lot commun de la population dans sa majorité : l’exclusion précoce et massive des filles du système scolaire. En effet des parents, faute de moyens, en milieu rural ou urbain, ont succombé à une logique pernicieuse et sexiste : consacrer leur peu de moyens à la scolarisation des garçons. Une pratique qui a réduit de manière draconienne  l’accès à l’éducation de filles.

La démission de l’Etat congolais a également impacté le système éducatif du point de vue de la qualité. Les écoles publiques, privées de frais de fonctionnement et surpeuplées alignent au surplus des infrastructures vétustes et nettement insuffisantes au regard de la donne démographique. Dans de telles conditions le recrutement qualitatif, le recyclage du personnel, le renouvellement de manuels scolaires et des outils didactiques constituent autant d’exigences demeurées lettres mortes. Qui plus est la donne éducative congolaise est caractérisée par un dualisme qui oppose deux sous-systèmes à savoir, d’une part le réseau public, et d’autre part, le réseau privé en pleine expansion, au prorata de bénéfices juteux qu’en tirent ses promoteurs. Cependant le pôle privé ne rime pas forcément avec qualité, tant il mêle le pire et le meilleur. Plus inquiétant: ce dualisme ne cesse de creuser le fossé entre les Congolais des classes aisées et la majorité de la population.

Qualifié de cinquième roue du carrosse par les thuriféraires du régime Mobutu, le système éducatif de la RDC poursuit depuis plusieurs décennies une véritable descente aux enfers. En l’occurrence le désengagement de l’Etat n’est que la partie visible d’une problématique plus complexe qui requiert un véritable aggiornamento. La mesure du chef de l’Etat congolais est un jalon prometteur sur le chemin du renouveau. C’est un pied de nez qui lui permet de se démarquer de la gouvernance de son prédécesseur. Le déni de politiques gouvernementales qui laissent de côté la jeunesse, la condamnant à l’exclusion sociale. La dénonciation mezzo voce de l’inanité de projets de développement qui laissent de côté la majorité des Congolais.

La mise en application de la gratuité de l’enseignement comporte, certes, des défis mais elle est salutaire et digne d’un stratège politique qui mise sur le glong terme et se donne les moyens de renouveler l’écosystème politique congolais, en déphasage avec les aspirations fondamentales des citoyens. Qu’on se le dise !

Que pensez-vous de cet article?