RDCongo: Sylvestre Ilunga, « la force tranquille » ou la force d’inertie?

RDCongo: Sylvestre Ilunga, « la force tranquille » ou la force d’inertie?

Analyse par Marie-France Cros.

Avant même de recevoir l’investiture de l’Assemblée nationale, vendredi 6 septembre, le Premier ministre issu des rangs  kabilistes, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, a fait apposer à Kinshasa quelques affiches célébrant sa « force tranquille », un slogan repris, mot pour mot, de la campagne du socialiste François Mitterrand à la veille de sa première élection à la présidence de la République française, en 1981. A l’époque, la gauche française n’avait jamais accédé au pouvoir sous la Ve République et le socialiste voulait se donner une image d’homme sage, capable de gouverner, plutôt que de brandon de la gauche. Il n’en va pas de même pour Ilunga Ilunkamba: inconnu malgré plusieurs postes de vice-ministre et ministre depuis Mobutu, il est incolore, insipide, inodore. « Tranquille »? A coup sûr! Mais de quelle « force » parle-t-il? Celle de l’inertie?

Samedi, le Premier ministre sortant, Bruno Tshibala, transfuge de l’UDPS condamné par son parti pour avoir rejoint Joseph Kabila en 2016, a fait la « remise-reprise » de la Primature avec son successeur. Ce lundi, les ministres se lançaient dans la même opération. Formellement, c’est Sylvestre Ilunga qui va diriger le gouvernement, reprenant ainsi la main au président Félix Tshisekedi, qui avait profité de la longue absence de gouvernement pour lancer de nombreuses initiatives au titre d’un Programme d’urgence. « Quand on veut changer les choses, on n’attend pas de réunir toutes les meilleures conditions » pour agir, a justifié le chef de l’Etat dimanche soir, dans un discours télévisé. Ce programme de projets à impact visible et immédiat, M. Ilunga devrait, en théorie, le poursuivre.

Cohabitation inédite et inertie

Nous écrivons « en théorie » parce que la situation est inédite. En raison du marché secret passé entre MM. Kabila et Tshisekedi en dépit des résultats électoraux de 2018, en effet, le Congo est aujourd’hui en situation de « cohabitation », avec un Président de l’UDPS et des assemblées largement dominées par les kabilistes, leurs ennemis d’hier. Dans un pays – et un continent – où cela n’arrive pas.

En outre, le nouveau Premier ministre a 72 ans et n’a rien à montrer pour prouver qu’il a l’énergie de réformer. A son dernier poste, directeur général des chemins de fer nationaux (SNCC), de 2014 à 2019, il n’a en rien amélioré la situation de la société qu’il devait redresser; les employés y cumulent jusqu’à 220 mois d’arriérés de salaires pour certains – mais pas les membres de la direction – tandis que, selon RFI, un rapport de la Banque mondiale dit celle-ci « hautement insatisfaite » des résultats de ses près de 400 millions de dollars d’investissements en faveur de la SNCC sous M. Ilunga.

Une partie d’échecs, par pions interposés?

Si ce dernier a néanmoins été choisi comme Premier ministre, c’est parce qu’il était acceptable pour M. Tshisekedi comme pour M. Kabila. Et s’il l’était, c’est parce qu’il est issu du camp kabiliste sans en avoir jamais été une grande pointure. Il n’a d’ailleurs pas d’ennemis – ni d’amis. La même logique a été adoptée pour constituer le gouvernement, formé d’inconnus pour la plupart. Dès lors, comment être sûr que c’est bien le Premier ministre et ses ministres qui conduiront la politique du Congo et pas MM. Kabila et Tshisekedi qui joueront aux échecs, par pions interposés?

La partie ne sera pas nécessairement âpre. il se dit, dans les couloirs de Kinshasa, que les deux hommes s’entendent mieux que leurs équipes respectives. Et si c’est le « Président honoraire » Kabila qui tient les cordons de la bourse – le ministère des Finances -, il a aussi intérêt à ne pas rendre son poulain ridicule s’il veut que son montage institutionnel – destiné à écarter du pouvoir le brandon Martin Fayulu, vainqueur de la présidentielle – reste crédible. Les deux Présidents se tiennent donc par la barbichette.

Dans ces conditions, le Congo pourra-t-il enfin avancer? Le Programme d’urgence de Félix Tshisekedi a amélioré l’atmosphère en introduisant, ici ou là, un progrès concret dans la vie quotidienne – quelques tronçons routiers réparés, des soins médicaux gratuits pour les militaires et leur famille. Cela ira-t-il plus loin?

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