RDC: Les gouverneurs de province en crise

RDC: Les gouverneurs de province en crise

Plusieurs gouverneurs de province destitués en quelques semaines, d’autres en voie de l’être: faut-il y voir une nouvelle manœuvre du régime Kabila pour retarder encore les élections? Ou seulement la conséquence d’un démembrement en 26 provinces bâclé en 2015?

C’est le gouverneur de la Tshuapa (Boende, dans l’ex-Equateur), Cyprien Lomboto, qui avait ouvert le bal en octobre 2016: il avait été destitué pour incompétence, mauvaise gestion des fonds publics et mauvaise collaboration avec le bureau de l’assemblée provinciale, avant d’être réhabilité par la Cour Constitutionnelle un mois plus tard. En décembre, Jacques Mbadu, gouverneur du Kongo Central (Matadi, ex-Bas-Congo) avait échappé à une motion de défiance pour mauvaise gestion et licenciement abusif.

Accélération du mouvement

Le mouvement s’est subitement accéléré au printemps. Le 18 avril, le gouverneur du Haut-Katanga, Jean-Claude Kazembe, est destitué à l’unanimité pour mauvaise gestion, relations tendues avec ses collaborateurs, opacité dans la passation de marchés publics et non-exécution du budget voté par l’assemblée provinciale. Son adjointe, Bijou Mushitu, démissionne aussi pour ne pas devoir assurer l’interim du gouverneur, qu’elle désapprouve visiblement. Des cortèges joyeux célèbrent l’annonce de la destitution dans les rues de Lubumbashi.

Le 5 mai, c’est son collègue du Haut-Lomami (Kamina, ex-Katanga), Célestin Mbuyu, qui succombe à une motion de défiance, adoptée par 18 voix contre 3, pour malversations des fonds alloués pour le développement de la province et désordre dans le recrutement du personnel.

Jean Ilongo Tokole, gouverneur de la Tshopo (Kisangani, ex-Province orientale), Tony Bolamba, gouverneur de l’Equateur (Mbandaka, ex-grand Equateur), Abdallah Pene Mbaka, gouverneur de l’Ituri (Bunia, ex-Province orientale) et Marie-Thérèse Gerenbo, gouverneur du Nord-Ubangi (Gbadolite, ex-Equateur) sont aussi visés par une motion de défiance.

Qu’est-ce qui explique une telle avalanche?

A Kinshasa, l’opposition soupçonne une nouvelle manœuvre politique du régime Kabila pour retarder les élections et se prolonger ainsi au pouvoir au-delà de la nouvelle date-limite convenue par l’Accord de la Saint-Sylvestre, celle du 31 décembre 2017.

Un observateur y voit des tentatives des autorités centrales pour « mieux tenir les gouverneurs et s’assurer qu’on puisse compter sur eux pour obéir aux ordres de Kinshasa quand les élections auront lieu ».

Les ex-« commissaires spéciaux »

Une autre source note que ces gouverneurs sont, pour une partie d’entre eux, les ex-« commissaires spéciaux » qu’avait nommés le gouvernement à la tête des provinces, après avoir lancé en catastrophe le processus de démembrement des onze provinces du pays, qui sont devenues 26.

Il s’agissait alors de priver Moïse Katumbi – qui venait de quitter la majorité présidentielle pour l’opposition, en raison de son refus de la prolongation au pouvoir de Joseph Kabila – de son poste de gouverneur de la puissante province du Katanga et Gabriel Kyungu, lui aussi dissident de la majorité, de son poste de président de l’assemblée provinciale. Mais ce démembrement est survenu quasiment sans préparation, même s’il était ordonné par la Constitution: pas de budget prévu, pas de locaux pour les nouvelles assemblées et autorités provinciales, pas d’élections provinciales tenues dans les temps, etc…

Nombre de ces « commissaires spéciaux », élus ensuite lors de scrutins contestés en mars 2016, ne sont pas populaires. Plusieurs agissent comme s’ils n’avaient de comptes à rendre qu’à Kinshasa (depuis la réforme constitutionnelle de janvier 2011, adoptée en catimini,  le président Kabila a le droit de les destituer) et oublient que l’assemblée provinciale peut mettre fin à leur mandat.

Isolement intenable

Le 26 mai, la Cour Constitutionnelle a annulé la destitution du gouverneur du Haut-Katanga, pour vice de forme. Ce 30 mai, alors que M. Kazembe, victorieux, annonçait son retour à Lubumbashi, il aurait été empêché par les autorités, à Kinshasa, de monter dans l’avion qui devait le ramener dans la capitale du cuivre – où une quarantaine de jeunes « miliciens » , machette à la main, a raconté un Lushois à La Libre Afrique.be, ont attaqué l’assemblée provinciale, alors en séance plénière en présence des ministres provinciaux, avant d’être arrêtés par la police. Tout Lubumbashi dit qu’ils ont été envoyés par M. Kazembe.

La situation est évidemment intenable pour ce dernier (qui est un des 9 Congolais visés par les sanctions européennes annoncées cette semaine), isolé face au gouvernement et à l’assemblée de sa province – où siège comme député le très populaire Gabriel Kyungu, tandis que le populaire député provincial Moïse Katumbi a été contraint à l’exil par ce que nombre de Congolais tiennent pour une parodie de justice. Ces deux hommes restent les deux principaux poids lourds de la région, face auxquels M. Kazembe ne fait pas le poids.

Si elle était confirmée, l’interdiction faite par Kinshasa à M. Kazembe de se rendre à Lubumbashi pourrait avoir été motivée par la crainte de mettre le feu à ce qui est déjà une poudrière. Aux persécutions politiques de leaders katangais s’ajoute en effet la crise économique, qui accroît le harcèlement quotidien des citoyens par les agents de toutes sortes en mal de salaire, alors qu’ils doivent déjà faire face à la hausse des prix et à l’accroissement du chômage.

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