Rachel Mwanza, l’ex-enfant des rues, bientôt de retour au cinéma

Rachel Mwanza, l’ex-enfant des rues, bientôt de retour au cinéma

Découverte en 2013 dans le film « Rebelle » de Kim Nguyen – film à (re)voir ce lundi à 21h à la Cinematek – la jeune Rachel Mwanza vient de terminer le tournage de « Troisièmes noces » du Belge David Lambert, adapté du livre éponyme de Tom Lanoye. Elle y incarne Tamara, une jeune femme qui rêve de faire venir son petit ami, bloqué au Maroc, et est prête à contracter un mariage blanc pour y parvenir. Aujourd’hui âgée de 20 ans, et vivant au Canada où elle a repris sa scolarité, l’ex-enfant des rues devenue comédienne y a pour partenaires Bouli Lanners et Virginie Hocq.

Nous l’avions rencontrée lors de la parution du livre « Survivre pour voir ce jour » aux éditions Michalon. Epaulée par le journaliste Mbepongo Dédy Bilamba, elle y retraçait son parcours depuis les rues de Kinshasa jusqu’aux festivals du monde entier, où elle a notamment reçu le prix d’interprétation à Berlin pour le rôle de Komona. Entretien.

C’est fou de penser que je vivais dans la rue et que je suis revenue à Kinshasa au milieu d’un cortège de gens importants ; j’ai été reçue par le Premier ministre pour parler de la cause des enfants. Tu t’imagines ? Avant, je marchais pieds nus, sans babouches, je n’avais qu’une jupe, même plus de tee-shirt. Et aujourd’hui, j’ai été accueillie au Palais du peuple, des gardes m’ont ouvert la porte. C’est incroyable, c’est la grâce de Dieu ! Mais c’est ma force aussi, quand même, qui m’a permis d’y arriver. »

A découvrir son visage apaisé et souriant, on ne devinerait jamais les tourments qui ont été ceux de Rachel avant. Avant qu’un premier réalisateur belge la fasse jouer dans le film « Kinshasa Kids », tremplin idéal pour être choisie, ensuite, par le réalisateur Kim Nguyen et devenir aux yeux du monde entier, Komona, troublante et émouvante enfant « Rebelle » du Congo.

Ce chemin, improbable, qui l’a menée de la ville de Mbuji-Mayi (au Kasaï oriental), aux beaux hôtels et à la scène de Berlin, en passant par les ruelles encrassées de Kinshasa, Rachel Mwanza le retrace dans son livre « Survivre pour voir ce jour », paru chez Michalon.

Un récit édifiant qui mêle les mots de l’enfant qu’elle n’a jamais tout à fait cessé d’être, espérant retrouver son père et sa mère comme avant la dégringolade financière, la séparation et le début de toutes les misères dont elle fut le bouc émissaire. Une histoire entrecoupée de quelques mots d’adulte, de remise en contexte économique ou social. A la plume, Rachel Mwanza a été accompagnée par Dédy Bilamba, journaliste congolais, qu’elle a rencontré lors d’un festival au Canada.

Encore tant d’histoires à raconter

Au fil des quatre années passées dans les rues de Kinshasa, Rachel a appris à se battre et à se défendre, mais elle avait surtout perdu son insouciance et sa capacité à lire et à écrire en français…

Son sourire franc et décidé, le même qu’elle adresse à tous aujourd’hui, prouve qu’elle avait raison d’y croire. « J’ai encore envie de faire des films mais il faut que je puisse choisir les projets, lire les scénarios, les contrats, etc. Il faut donc que j’améliore mon français. J’aime toujours le cinéma, c’est pour cela que Dédy et moi, on est en train d’écrire un scénario. Parce que j’ai pas mal d’histoires en moi et que je voudrais les écrire seule ou avec d’autres. »

Au fil du temps, Rachel n’a pas dévié du chemin que la vocation « empêchée » de sa maman semblait avoir tracé pour elle. Avec la fin de ses ennuis, Rachel a pu reprendre contact avec elle.

« Mes frères ont passé deux mois à rechercher maman dans la forêt et ils l’ont retrouvée. On a causé ensemble et elle est très fière de moi. Je lui ai raconté ce qui s’était passé avec ma grand-mère – les accusations de sorcellerie et les traitements vraiment violents – cela l’a beaucoup choquée. ( Silence ) J’ai deux frères en Angola avec maman, les deux autres sont à Kinshasa avec ma grand-mère. Et moi maintenant, je suis au Canada ». Son geste de la main signifie-t-il fin de l’histoire ? Pourtant, Rachel pense beaucoup aux enfants avec lesquels elle traînait à Kin.

« Pendant la nuit, parfois le sommeil ne vient pas et je pense à eux. Il y a beaucoup de gens qui m’ont aidée. Aujourd’hui, je vais à l’école, je me retrouve dans une belle chambre mais cela fait mal de penser que les autres sont encore dans la rue. Certaines de mes copines sont sûrement enceintes et vont avoir leur bébé dans la rue. » Son visage se fige un instant.

« C’est la misère qui explique cela et les charlatans en profitent pour pointer du doigt des boucs émissaires, c’est un vrai business », souligne Dédy Bilamba.

Rachel se redresse sur sa chaise et reprend, volubile. « Ce sont beaucoup d’enfants de soldats qui se retrouvent dans la rue. Beaucoup d’enfants qui viennent de la même province que moi, une région qui était riche et qui a périclité. »

Changer le regard de la société

« Cette histoire du sort réservé par certaines églises aux enfants soi-disant sorciers commence à être connue en Europe mais c’est encore différent quand elle est racontée par quelqu’un qui l’a vécue de l’intérieur. Quand on peut mettre un visage et un nom sur une réalité. C’est pour cela aussi que ce livre est important, au-delà même du cas de Rachel. C’est important que la société congolaise se regarde dans un miroir et prenne conscience que ce n’est pas normal. Ces enfants ne sont pas nés dans la rue, ce n’est pas la rue qui les a enfantés », insiste Dédy Bilamba.

« Je ne veux pas que les gens aient pitié de moi, je veux qu’ils aient pitié des enfants qui sont restés dans la rue. Il faut les aider. Moi, j’ai fait mon film, je dors dans un bon lit, je mange des pizzas, je vais à l’école. Il faut que vous puissiez m’aider à aider mes amis. J’aimerais un jour qu’on puisse manger des pizzas tous ensemble. » Son rire s’étrangle un peu, mais son regard, lui, semble prêt à relever le défi.

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