Les vieux Blancs de Libreville ont du mal à survivre

Les vieux Blancs de Libreville ont du mal à survivre

C’est une tribu un peu disparate, qui se réduit inexorablement. Les plus vulnérables, les plus emblématiques, sont davantage visibles la nuit que le jour, ils sortent dans leur quartier, jamais très loin, pour se retrouver au bord d’un comptoir. Ce sont les vieux Blancs de Libreville.

Le nombre des Français décroit à mesure que l’économie gabonaise s’enfonce, d’année en année, faute de s’être diversifiée. Coulées par la dette de l’Etat gabonais qui ne les payent pas, de plus en plus d’entreprises françaises s’en vont, selon une source diplomatique.
Au nombre de 40.000 pendant les fastes années 80 et 90 du boom pétrolier, les Français étaient moins de 10.000 en 2017, selon le consulat de France. Sans compter ceux qui ne se déclarent pas et préfèrent la vie en brousse pour se faire oublier ou panser de béantes blessures.
Certains vieux Blancs s’accrochent, d’autres tombent
« Le problème des vieux papas, c’est qu’ils ont souvent eu beaucoup d’argent toute leur vie, mais ils ont fait les cigales, ils réalisent soudain qu’ils n’ont pas cotisé pour leur retraite, ils se retrouvent sans rien« , explique Eliane Reynaud, depuis 47 ans au Gabon et présidente de l’Association de solidarité des Français du Gabon.
Ces vieux n’ont pas d’argent pour se soigner, il n’est pas rare de croiser des Blancs édentés dans Libreville.
« Un papa de 80 ans s’est cassé le col du fémur, il n’était pas assuré pour se faire opérer« .
Alimentation, logement, santé, les prix sont élevés à Libreville, troisième capitale la plus chère du continent.
Plus d’argent
« Ils n’ont plus d’argent pour payer leurs loyers. Parfois on fait appel aux Soeurs de la fraternité Saint-Jean pour les héberger« , raconte l’assistante sociale de l’Association, Marie-Hélène Moure N’Dong, 43 ans de Gabon. « On a aussi réussi à trouver une place en Epahd (maison de retraite pour personnes dépendantes) en France pour monsieur Jean-Pierre, 80 ans, mais il y est très vite mort« .
Elles visitent aussi ceux qui sont en prison, principalement pour des affaires de moeurs et des malversations financières. « Sans Famille », la prison de Libreville est surpeuplée, la vie y est très dure.
D’autres s’accrochent et s’entraident pour ne pas sombrer.
Bernard est l’un d’eux. 72 ans, plus de 40 ans d’Afrique dont 34 au Gabon.
Il n’est pas difficile à trouver: sa « chapelle » est le bar La Pirogue, dans Louis, le quartier chaud de Libreville au mélange détonnant de boîtes, restos et filles lucioles.
Né en France, père militaire de carrière, il s’engage à son tour dans l’armée de l’air, mais ne rempile pas. La compagnie américaine d’informatique NCR le recrute.
Le voilà au Gabon, en 1985, chez Bongo. Quatorze ans chez NCR, « la belle époque« . Golf, aéroclub, réceptions, Lions club…
Mais quand NCR décide de repartir en 1998 à Abidjan, Bernard choisit de rester. Il va lui falloir réinventer des moyens de vie.
Direction le Niger, « un flop complet« . Il revient au Gabon et « plonge dans la forêt ». Sept mois en apnée dans l’océan vert de la région d’Ikobe, en pays tsogho.
Il apprend tous les métiers: prospecteur, traceur de pistes, constructeur de ponts en bois, suffisamment solides « pour supporter des camions de grumes, 50 à 60 tonnes« .
Face à face avec un gorille 
Par deux fois, un soudain face-à-face avec un gorille. « On se regarde, incrédules, et chacun passe son chemin« . La fulgurante montée d’adrénaline vient juste après.
Le temps passe, Bernard devient administrateur judiciaire, fait des plans sociaux, « ce n’était pas agréable« . Une autre brousse dans laquelle tailler.
Une affaire de laveries automatiques, « on en avait jusqu’à 15 dans les quartiers« . Et puis, ça s’arrête, encore un flop.
Les vieux Blancs de Libreville se situent entre les Blancs présents depuis des générations, riches, peu visibles, souvent en voyage, et les temporaires, qui passent deux, trois, quatre ans: diplomates, ONG, militaires, journalistes…
Certains se sont échoués comme des dauphins malades, s’enfoncent peu à peu dans la mangrove: ce sont les Blancs « gaspillés », appelés aussi Blancs gâtés, Blancs manioc, faux-Blancs.
« Ça nous pend au nez« , reconnaît Bernard. Parfois, à un carrefour, un Blanc lui demande de le dépanner de 500 FCFA (75 centimes d’euros).
« Mais tant que le foie, la tête et les jambes tiennent, je reste ici, qu’est-ce que j’irais me faire chier en France ? » Son dernier aller-retour remonte à quatre ans pour le mariage de sa fille.
Olivier, le patron de la Pirogue, approuve. 50 ans, 5 ans de Gabon, ancien pilote de chasse de l’armée française. Après quelques galères dans le sud-ouest de la France, il refait sa vie à Libreville.
« On n’est pas venu ici pour faire de l’argent, mais juste pour vivre« , explique-t-il devant un whisky-soda.
Bernard acquiesce. Il se fait tard, il commande un énième ballon de rosé.

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