Blick Bassy: « C’est en valorisant vos traditions que vous parviendrez où vous voulez aller »

Blick Bassy: « C’est en valorisant vos traditions que vous parviendrez où vous voulez aller »

Blick Bassy est en concert ce samedi à Esperanzah ! (Belgique) Le musicien parle de son choix de chanter en bassa et de valoriser l’histoire et la culture du Cameroun, il évoque les rapports entre son pays et la France. Mais aussi ses projets d’écriture après « Le Moabi cinéma ».

« L’album 1958 est né suite à ma crise identitaire, semblable à celle que vivent les jeunes de banlieue en France. Comment appartenir à un espace chaotique (l’Afrique, NdlR) même si c’est le plus beau et le plus riche des continents ? D’où viennent les problèmes que nous rencontrons ? » Pour en parler, Blick Bassy a fait le choix d’utiliser le bassa, sa langue maternelle, parlée par deux des 25 millions de Camerounais.

«C’est une démarche qui m’a sauvé en tant qu’artiste et qu’être humain : dire que la langue qui nous constitue est l’émotion que nous portons. Comme on peut être touché en regardant un danseur ou un tableau, le véritable langage est l’énergie qui se dégage de chaque être humain. C’est ce qui me permet de parcourir le monde et de chanter, par exemple en Chine, et de toucher le public. Ce qui explique qu’Apple peut choisir une chanson en bassa pour faire la promotion de son iPhone. Au-delà de la langue parlée, il y a une langue universelle : l’émotion. »

« On peut parcourir le monde en chantant dans sa langue maternelle »

Mais le risque est de n’être compris que par une partie des Camerounais…
« Au contraire, chanter en bassa renforce ma démarche. Je peux dire à la jeunesse : vous n’avez pas besoin de chanter en anglais ou en français pour être signé par une grande marque internationale. C’est en étant qui vous êtes, en valorisant vos traditions et votre culture que vous parviendrez où vous voulez aller. Vous pourrez vous faire connaître et parcourir le monde en chantant en bassa, en bamiléké,… C’est à travers ce symbole que je rappelle l’importance de continuer à enseigner ces langues, à les porter quel que soit le métier qu’on fait ou l’endroit où on vit. »

Salué par la critique européenne, l’album a-t-il été bien reçu au Cameroun ? « C’est l’un de mes premiers albums qui a eu autant de retentissement. Grâce aux nouveaux médias, il a davantage voyagé. Cette histoire touche pratiquement une famille sur deux au Cameroun, l’album permet de se lâcher. Il y avait une omerta sur cette histoire, il y a eu énormément de tueries et de disparitions après l’indépendance. Je reçois beaucoup de témoignages depuis. Aucun signe, en revanche, de la part du gouvernement mais c’est normal, parce il y a au sein de ce gouvernement des personnes issues du groupe formé par les Français à l’époque. Il y a le désir de ne pas se fâcher avec la France si non il faudrait lever le couvercle sur les tueries et les massacres de Bamilékés qui ont eu lieu notamment sous le général de Gaulle considéré comme un héros en France. »

« Il est compliqué de parler de pays au sujet de cet endroit entièrement défini par d’autres »

« On vient seulement de rouvrir le débat. Cela coïncide avec le début des revendications d’André Blaise Essama qui casse les monuments laissés par la colonisation et exige qu’ils soient remplacés par les figures des héros de la révolution camerounaise. »

Poussant la réflexion plus loin, Blick Bassy a lancé un débat sur le nom du pays via Twitter…*
« Cet album est né de ma crise identitaire et de celle des jeunes de ma génération. Non seulement, les frontières ne nous appartiennent pas mais les modèles éducatif, économique et politique ont été définis par ceux qui ont décidé de nous soumettre au FMI et à la Banque mondiale. On ne nous a rien demandé… La question s’est imposée à moi parce que même si on met suffisamment d’argent de côté et qu’on décide d’emmener ses enfants en vacances, on ne peut pas le faire car le visa ne vous sera pas accordé. Alors que les ressortissants des autres pays, eux, peuvent voyager partout dans le monde. C’est pour toutes ces raisons qu’il est compliqué de parler de pays au sujet de cet endroit entièrement défini par d’autres. »

« La réflexion sur le nom n’est pas la priorité du gouvernement car nos dirigeants sont vieux et lorsqu’ils se lèvent le matin, ils sont préoccupés par des questions de santé: rhumatismes et autres… En plus, ils ont un rapport particulier avec l’ancien colonisateur: ils se battent surtout pour montrer à la France qu’ils sont de bons élèves. Même si certains intellectuels en ont parlé, il n’y a pas eu de travail en profondeur sur la question du nom «Cameroun». »

Un autre livre après « Le Moabi cinéma »

Passant par la Suisse, l’Allemagne, la France et Gand, sa tournée fait escale à Floreffe, ce samedi.
« C’est en voyageant qu’on se rend compte qu’on appartient vraiment à un lieu. En étant hors du Cameroun, cela me renvoie encore plus fortement à ce que je suis vraiment. Je parle même mieux le bassa que ceux qui le parlent au Cameroun parce que j’ai fait des recherches auprès des anciens, etc. Aujourd’hui, je crois plus que jamais aux traditions de notre pays. Aller à l’étranger cela permet de rencontrer les différences mais cela nous renvoie aussi à nous-mêmes de façon très puissante. »

Egalement auteur du roman Le Moabi cinéma, qui évoque sa quête à la fois intime et universelle, Blick Bassy «essaie de trouver du temps pour poursuivre dans cette voie». Il travaille en ce moment sur un nouveau roman et sur un livre pour enfants afin de les sensibiliser à l’éco-consommation et à une démarche écoresponsable.

Entretien: Karin Tshidimba

* Le nom Cameroun vient de la traduction d’un terme portugais désignant l’estuaire du Wouri, surnommé « Rio dos camaroes » (« rivière de crevettes »).

La présentation de l’album « 1958 » (avec vidéos) était déjà disponible en suivant ce lien

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