Algérie : quand le foot s’invite dans la contestation

Algérie : quand le foot s’invite dans la contestation

Arezki Aït-Larbi, Correspondant à Alger

Les autorités tentent de faire diversion avec l’équipe nationale de football, qui a joué vendredi soir la finale de la Coupe d’Afrique des nations. Mais la contestation populaire ne faiblit pas.

« Etat civil et non militaire !  » Le 22e vendredi de mobilisation générale a tenu ses promesses. Malgré le mercure qui a frôlé les 45 degrés, la rue a grondé une nouvelle fois en scandant des slogans hostiles au pouvoir. A Alger, la police a, une nouvelle fois, occupé le centre de la capitale, pour dissuader les manifestants, n’hésitant pas à jouer de la matraque et de gaz lacrymogènes pour disloquer les cortèges, et arrêter les plus déterminés des manifestants. Mais la résistance pacifique a fini, comme d’habitude, par prendre le dessus.

Différence de taille dans le bras de fer qui oppose les contestataires aux autorités depuis le 22 février, le football s’est invité, depuis quelques jours, comme arbitre du conflit. Le pouvoir, habitué à manipuler les grands événements à son avantage, a sauté sur la qualification de l’équipe nationale en finale de la Coupe d’Afrique des nations, pour faire diversion. Pour récupérer la performance, le gouvernement a sorti le grand jeu. Depuis jeudi, un pont aérien, avec avions de ligne civils et transporteurs de troupes militaires, a été mis en place pour envoyer au Caire près de 5000 supporters. Un peu partout dans le pays, des « fans zones » avec écrans géants ont été installés dans les stades et les places publiques. Même les résultats du baccalauréat, attendus depuis deux semaines, n’ont été publiés que jeudi après midi.

Libérer les détenus d’opinion

Au même moment, Amar Ghoul, ancien ministre des transports, et le plus zélé des partisans du « 5e mandat » d’Abdelaziz Bouteflika, le président déchu le 2 avril dernier, a été placé sous mandat de dépôt pour « corruption » dans le scandale de l’autoroute est-ouest. Un projet faramineux qui a défrayé la chronique par ses malfaçons, son coût exorbitant, et ses pots de vin. Militant du Mouvement de la société pour la paix (MSP, islamiste « modéré »), Amar Ghoul avait tourné le dos à son parti pour rejoindre le clan présidentiel avec armes et bagages, en déclarant « je suis pour la réélection du président Bouteflika, mort ou vif ! « .

Dans cette offensive en douceur pour remonter la pente, le pouvoir a multiplié les fausses notes. La dernière viendra d’Abdelkader Bensalah, le chef de l’Etat intérimaire, dont la visite, jeudi au Caire, pour soutenir l’équipe nationale a été vécue comme un affront.  » Je vous apporte le message de 44 millions d’Algériens, qui vous félicitent et vous remercient. Ils attendent que vous leur rapportiez le bonheur avec la coupe d’Afrique ! » Relayée en boucle par la télévision nationale, cette suppliques aux joueurs algériens a chauffé les réseaux sociaux. « Qu’il reste en Egypte, ce sera mieux pour tout le monde !  » s’emporte un internaute. « Puisque c’est comme ça, je vais soutenir le Sénégal ! «  renchérit un autre.

En attendant, les contestataires mettent la pression sur les joueurs ; ils leur demandent d’exiger des autorités la libération des détenus d’opinion, notamment les porteurs du drapeaux berbère et le vieux Lakhdar Bouregâa, vétéran de la guerre d’indépendance, arrêtés depuis un mois sans base légale. Pour nombre de juristes, ces prisonniers sont des « otages », que le pouvoir veut monnayer dans un « dialogue inclusif », qui doit déboucher sur une « élection présidentielle dans les plus brefs délais » exigée par le général Ahmed Gaïd-Salah, chef d’état major des armées.

Dialogue télécommandé

Pour parrainer ce dialogue, une liste de 13 personnalités a été proposée, mercredi, par le FCC (Forum civil pour le changement), une fédération d’associations et de syndicats proches des islamistes. Cette démarche, saluée par le chef de l’Etat intérimaire comme un  » pas positif pour sortir de la crise « , a très vite tourné à la farce.

Parmi les « sages » pressentis pour organiser ce dialogue, Djamila Bouhired, héroïne de la guerre d’indépendance, a aussitôt dénoncé cette opération télécommandée, car, dit-elle, « je ne peux faire partie d’un groupe de personnes, dont certaines ont servi le pouvoir« . Après avoir condamné l’arrestation de « patriotes jetés en prison pour délit d’opinion, dont un officier de l‘ALN, le frère Lakhdar Bouregâa », elle a rejeté tout dialogue « avec ceux qui nous menacent et nous accusent de trahison« . Allusion au général Gaïd Salah qui, la semaine dernière, avait accusé les manifestants d’être des  » traîtres qui ont vendu leur âme et conscience à des cercles hostiles à notre pays « . Sitôt connue, la position de Djamila Bouhired est suivie d’une cascade de démarcations des personnalités citées.

Hier, les regards des Algériens étaient braqués sur le Cairo Stadium, pour suivre la finale de la Coupe d’Afrique des nations. Au-delà du résultat, les joueurs de l’équipe nationale ont rempli leur contrat en offrant d’inoubliables moments de bonheur à leurs compatriotes. Mais les répliques politiques de ce séisme ne sont pas près de s’arrêter. Célébrés comme des héros, Djamel Belmadi, le sélectionneur, et ses poulains sont, en majorité, des binationaux franco-algériens. Ironie de l’histoire, ils sont, dans la constitution amendée en 2016, exclus des hautes fonctions de l’Etat et des responsabilités gouvernementales…

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