IncarNations: un nouveau souffle pour l’art africain

IncarNations: un nouveau souffle pour l’art africain

Cet été, le Palais des Beaux-Arts sort des carcans rigides dans lesquels s’enferment parfois les structures culturelles pour nous offrir un regard nouveau, un cheminement intérieur stimulé par le questionnement sur soi et l’art africain. Neuf, frais et pertinent sont les mots qui nous viennent en tête en terminant ce long parcours artistique.

BOZAR aborde une question grave, importante et plus que d’actualité avec cette exposition IncarNations, qui propose des pistes de réflexion sur la manière d’aborder l’art africain et de se débarrasser de notre regard ethnocentrique européen afin de comprendre l’art africain d’hier et d’aujourd’hui. En refusant d’exposer froidement les magnifiques masques et statues africaines de la collection de Sindika Dokolo, dont les 150 objets de cette exposition sont issus, Kendell Geers, artiste sud-africain, et Bruno De Veth, proposent une scénographie innovante qui replace ces œuvres dans une atmosphère inspirée par celle de Kinshasa : bruyante, créative et surtout, vivante.

«L’Afrique n’a pas besoin d’être sauvée. Elle a juste besoin de changer les préjugés et les généralisations qui l’accablent» témoigne Kendell Geers, lors de son discours au vernissage de l’exposition. Après vingt minutes de speech sur les monstruosités de la colonisation, de l’apartheid et de la post-colonisation, l’artiste a témoigné de son amour pour le continent africain terminant son intervention le poing levé en réclamant la restitution des œuvres africaines à leurs pays d’origine. IncarNations nous immerge dans une nouvelle perspective, une autre façon de regarder l’art africain, à travers les yeux de Kendell Geers et de Sindika Dokolo.

Photo crédit: Constance Frère

Changer de regard

Pour briser l’appréciation esthétique et ethnographique jusqu’alors réservée aux objets d’art africain, IncarNations propose une vision afrocentrique inspirée par la pensée de Léopold Sedar Senghor et du philosophe Souleymane Bachir Diagne. Rapidement, le ton est donné : l’exposition débute par des cartes du monde où le sud se trouve au nord et vice-et-versa.
« L’Afrique n’a pas été découverte », clame haut et fort Kendell Geers plusieurs fois lors de la visite. La clé pour comprendre l’exposition se trouve au début : deux statuettes minkisi du Congo dont l’une, couverte de clous, est emballée dans du ruban de sécurité. La seconde possède un ventre dont le centre, considéré comme la source magique de l’objet, est orné d’un miroir. « Les miroirs présents sur ce nkisi et dans l’exposition vous pousseront à vous regarder vous-même, à comprendre dans quelle mesure les interprétations de ce que l’on observe sont issues de notre éducation et de notre culture » détaille Kendell Geers.

D’ailleurs, nul ne visitera l’exposition sans remarquer la présence du papier-peint rouge vif aux motifs géométriques qui ornent les murs du palais des Bozar. Un petit clin d’œil supplémentaire de l’artiste Geers, car loin de représenter un quelconque motif africain, ces symboles sont tout simplement la décortication esthétisée du mot « BELIEVE » à répétition. Un exemple simple mais efficace pour illustrer les puissances de nos représentations qui nous poussent à interpréter un motif construit de toute pièce, comme étant originaire d’Afrique.

L’Afrique est un continent constitué de plus de 54 pays, de milliers de langues et de dialectes, de traditions, de contrastes et d’hétérogénéité. Son héritage a voyagé, s’est mélangé, s’est transformé au fil du temps par des échanges et des diasporas forcées ou volontaires. Aujourd’hui, des voix de l’Afrique prennent la parole pour nous parler de leur histoire avec leurs propres mots, et à travers leurs univers artistiques.

Photo crédit: Constance Frère

Des approches artistiques plurielles

L’exposition est vaste et nous offre un panel d’artistes multidisciplinaires en écho avec la variété de l’art africain. Un mélange qui aurait pu détonner ou du moins perdre le spectateur.  Et pourtant, rien de tout cela, le tout s’accorde parfaitement. C’est précisément ce que les auteurs de cette exposition souhaitaient. L’art classique et l’art moderne, en ce qui concerne l’Afrique du moins, sont indissociables. En passant par les photos des Black Panthers aux Etats-Unis, les statuettes minkisi le poing levé, la vidéo glauque dans le style « white trash » du groupe musical sud-africain Die Antwoord, le masque Mano de la Côte d’Ivoire ou encore la peinture de William Kentridge, l’Afrique se présente à nous sous une multitude de facettes avec une créativité sans limite qui nous laisse bouche bée. Le fil rouge de l’exposition est une forme de spiritualité que l’on retrouve cachée dans un ornement, dans un mot ou encore dans un geste.

«Une exposition africaine ne devrait pas avoir lieu dans le silence. Elle doit être vivante, elle doit bouger, exprimer car en Afrique la liberté de parler et de se faire entendre est loin d’être chose acquise» déclare Kendell Geers. Et de fait, entre les clips vidéos, les masques, les couleurs, les mouvements, on découvre une nouvelle façon d’exposer des objets ancestraux au milieu d’œuvres contemporaines.

L ’exposition aborde en outre des thématiques variées telles que la place de la femme africaine, les mouvements de libération, l’identité, la politique, les traditions, l’animisme ou encore la négritude. On y retrouve les œuvres d’artistes tels que Wangechi Mutu, Otobong Nkanga, Yinka Shonibare CBE, Pascale Marthine Tayou, Ana Mendieta, Kehinde Wiley, Andres Serrano, Aida Muluneh, Mwangi Hutter, Hank Willis Thomas, Tracey Rose, Adrian Piper, Lubaina Himid, Roger Ballen, Zanele Muholi, Phyllis Galembo et bien d’autres.

Photo crédit: Constance Frère

Une scénographie atypique

La scénographie tente de modifier notre rapport à l’espace du bâtiment Horta en s’appuyant sur la présence de miroirs en lien avec celui que l’on retrouve dans le ventre et/ou les yeux des statues minkisi dont l’une est exposée. Toutes les pièces de l’exposition en sont dotées ce qui permet aux spectateurs d’être constamment confronté à sa propre personne et à sa présence au milieu de ces œuvres africaines. L’utilisation de miroir fait aussi allusion à l’exposition de 1930 consacrée à l’ «Art Nègre» qui s’est déroulée dans ces mêmes salles.

Lorsque l’on observe son propre visage dans le miroir d’une statuette nkisi, on ne peut se débarrasser de l’idée que celle-ci incarne matériellement l’échange des marchandises et d’idées qui est à l’œuvre depuis des millénaires entre l’Afrique et l’Europe. L’Afrique n’est pas une entité figée, statique dans le temps, en retard sur une quelconque évolution témoignera Kendell Geers.

« Comment peut-on parler de Picasso ou encore de Modigliani comme précurseurs de l’art contemporain, tel que le cubisme, alors qu’eux-mêmes ont été inspirés par des statues, des masques et objets africains ? » questionne l’artiste. Regardons-nous dans le miroir, observons-nous et tentons d’appréhender cette exposition au-delà-de notre propre reflet, en observant le monde depuis l’autre côté du masque, en incarnant l’autre. Une nouvelle façon de vivre l’art africain qui laisse une grande place à la question de la restitution des œuvres africaines à leur pays d’origine. Une restitution réclamée haut et fort par l’artiste Kendell Geers, pour qui il semble invraisemblable, qu’après autant de violences, de vols et, selon ses mots, « du viol de l’Afrique sous toutes ses formes » l’Europe refuse de rendre ces objets à ceux dont c’est héritage, l’essence culturelle et qui sont donc les plus à même de pouvoir les conserver. Un débat plus que d’actualité et très loin d’être clôturé.

Photo crédit: Constance Frère

A lire sur le même sujet: Entretien avec Sindika Dokolo.

INFO:

L’exposition sera accueillie par plusieurs pays africains mais les dates sont encore incertaines. Plus d’information à venir.

IncarNations – African Art As A Philosophy

Palais des Beaux-Arts/BOZAR

Dates : du 28 Juin 2019 au 06 Octobre 2019

Info : +32 2 507 83 36

https://www.bozar.be/fr/activities/154489-incarnations

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