Ethiopie: « Tentative de coup d’Etat » en pays amhara: plus de questions que de réponses

Ethiopie: « Tentative de coup d’Etat » en pays amhara: plus de questions que de réponses

Par Marie-France Cros.

Les autorités éthiopiennes ont annoncé samedi soir qu’une tentative de « coup d’Etat » avait été perpétrée par « un groupe armé » en région amhara. Plusieurs heures après, le chef d’état-major de l’armée éthiopienne a été tué à Addis Abeba, avec un invité, par son garde du corps. Signe de la gravité de la situation: le Premier ministre Abiy Ahmed, 42 ans, est apparu en uniforme militaire à la télévision pour condamner les deux attaques et assurer au public que la situation était « sous contrôle ». Et internet est coupé depuis samedi soir.

C’est dans la capitale régionale de la région amhara, Bahir Dar, que les événements ont commencé, samedi en fin d’après-midi. Des coups de feu y auraient été entendus durant plusieurs heures. Le président de région, Ambachew Mekonnen, et un de ses conseillers, ont été tués lors de ce que les autorités appellent « une tentative orchestrée de coup-d’Etat contre l’exécutif régional de l’Amhara ». Elles accusent le général Asalinew Tsige, chef de la Sécurité de cette région autonome, d’en être l’instigateur; ce général avait été arrêté pour complot avant de bénéficier d’une amnistie l’an dernier.   Lundi, une télévion proches des autorités ont annoncé qu’il avait été abatuu à Bahir Dar. De nombreuses personnes ont été arrêtées.De nombreuses personnes ont été arrêtées.

Quelques heures plus tard, vers 21 heures, des coups de feu ont été tirés dans la résidence à Addis Abeba du chef d’état-major de l’armée éthiopienne, le général Seare Mekonnen, originaire du Tigray. Selon les services du Premier ministre, cités par l’AFP, l’officier a été tué, ainsi qu’un de ses invités – un général à la retraite – par le garde du corps du premier, qui a été arrêté.

La révolte contre les Tigréens

Ces événements viennent rappeler que les importants progrès d’ouverture politique entamés depuis l’arrivée au pouvoir de M. Abiy, en avril 2018, n’ont pas ramené le calme en Ethiopie.

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Abiy est en effet arrivé aux affaires alors que la dictature de la coalition au pouvoir depuis 1991, l’EPRDF (Ethiopian People Revolutionary Democratic Front), était secouée depuis fin 2015 par des révoltes grandissantes. L’EPRDF est dominée par le parti TPLF (Tigray People’s Liberation Front) et le régime a été longtemps marqué par une prédominence des Tigréens –  6 à 7% de la population – qui s’est traduite par un favoritisme matériel à l’égard du Tigray: plus de routes asphaltées qu’ailleurs, une meilleure fourniture en électricité, plus de postes, etc…

Ayant longtemps rongé leur frein, les Oromos – principal groupe ethnique du pays, avec 35% de la population, ils n’ont été conquis par les Abyssins que dans la seconde moitié du XIXe siècle et conservent un fort sentiment irrédentiste – ont commencé à se révolter fin 2015, lorsque le pouvoir central a prétendu enlever à leur territoire, où est située la capitale, une zone destinée à devenir « le grand Addis », au prix d’expropriations de terres paysannes. Comme le font généralement les dictatures, le pouvoir avait répondu par une répression meurtrière, qui avait entretenu la révolte, au point que même l’abandon du plan contesté ne ramena pas le calme.

Anciennes dynasties

A la mi-2016, ce sont les Amharas qui entrent en révolte. Parfois appelés Abyssiniens, ils forment le second groupe ethnique du pays, avec 27% de la population; ils ont fourni les négus d’Ethiopie depuis le XIIIe jusqu’au XXe siècles et ont un passé de conquérants unificateurs. Au départ, les Amharas réclamaient le retour à leur territoire du district de Wolkait, dévolu au Tigray. La répression a, là aussi, entretenu la colère, qui, comme en Oromiya, s’est élargie à des revendications plus universelles: plus de démocratie, un meilleur partage des richesses créées par la modernisation du pays entreprise sous le dictateur Meles Zenawi et poursuivie par son successeur Haile Mariam Dessalegn.

C’est là que l’EPRDF a joué un coup de maître en élisant, comme successeur à ce dernier, acculé par les révoltes, un Oromo, Abiy Ahmed. Ce dernier a ajouté à la modernisation de l’économie une ouverture politique: moins de censure, libération de prisonniers politiques, réconciliation avec des groupes armés internes et avec l’Erythrée voisine. Mais cette ouverture permet une plus grande diffusion des revendications internes, à laquelle Addis Abeba a du mal à faire face.

Ethnisation des revendications politiques

Car depuis 1995, l’Ethiopie est divisée en régions autonomes basées sur des lignes ethniques. Les Ethiopiens sont donc représentés au parlement sur base ethnique – ce qui a pour effet une affirmation identitaire croissante, qui se traduit, à la faveur de la démocratisation, par des conflits ethniques ouvertement exprimés, qui débouchent sur des violences de plus en plus répétées. Depuis le début 2018, le pays a plus d’un million de déplacés internes de plus, dus à ces conflits interethniques (le plus dévastateur est celui entre Oromos et Somalis), pour atteindre un total de près de 3 millions de déplacés.

Cela inquiète une part croissante de la population, qui appelle au rétablissement de l' »ordre » d’antan, alors que les bouleversements apportés par le Premier ministre Abiy ont mécontenté une partie de la classe dirigeante, notamment tigréenne.

Mais on ne possède encore aucun indice crédible de ce que peuvent signifier concrètement les événements de samedi en Ethiopie. Si ce n’est que le feu couve encore sous la cendre.

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