Sénégal: la petite Aya, et ce secret trop grand pour elle

Sénégal: la petite Aya, et ce secret trop grand pour elle

Premier roman de Marie-Virginie Dru, Aya emporte au Sénégal, et raconte le destin des femmes. Entre gravité et légèreté.

Un premier roman grave, et pourtant frais comme un printemps, à l’image de la jeune Aya, qui croque la vie à pleines dents, malgré ce terrible secret qui la ronge:  les visites de Boubacar, son oncle maternel, qui vient la chercher la nuit, dans sa vieille Peugeot déglinguée, avec d’autant plus de facilités, que la mère d’Aya, désormais hors du monde, ferme les yeux.

D’une écriture vive et brève, Marie-Virginie Dru, ancien mannequin et sculptrice, qui, voici quelques années, vécut  au Sénégal,  se met dans la peau de la fillette de douze ans pour raconter sa jeunesse, ses premiers émois, ses préoccupations, les difficultés qu’elle rencontre et les petits riens du quotidien.

Le prologue, sans équivoque, mais aussi, sans pesanteur,  dit l’horreur à laquelle est confrontée Aya. Qui, de surcroît, doit faire face à la folie de sa mère, devenue une véritable épave,  depuis que son père est mort en mer, et que son frère est parti vers d’autres rives, en cette terre de  promesses, au doux nom d’Europe.

Malgré une vie difficile, Aya rebondit, et court, dès qu’elle le peut, rejoindre son ami Ousmane, sur cette belle île de Karabane, en Casamance, où elle a grandi.  Il suffit de peu, des chèvres, et de leurs bébés, à l’ombre du manguier, de certaines vues , ou du ciel qui se colore, pour que sa colère retombe. Qu’elle assiste à un baptême, et la voici bercée par les paroles du prêtre, auxquelles elle n’est pas habituée. Chaque jour lui apporte son lot de joies, et elle s’accroche secrètement le soir, à l’espoir de voir revenir son frère pour tous les sauver.

L’autrice s’alignera aussi, de temps en temps, sur d’autres personnages, comme Boubacar, dont elle décrit le désir pour la petite Aya ainsi que son raisonnement et la manière dont il se convainc du plaisir soi-disant ressenti par la fillette. Ou nous emmène dans la grisaille parisienne, aux côtés de Djibril, pour dire son corps décharné du côté de la Gare du Nord, après une traversée qui, très vite, devint dantesque.

On suivra encore la rencontre d’Aya avec cette photographe parisienne, une rencontre décisive puisqu’elle lui permettra, le jour venu, de découvrir la Maison Rose qui, grâce au combat de Mona, accueille les filles-mères, et les relie à la vie.

D.R.

Formidable résilience

«Je tenais à parler de la Maisons Rose, cette association que je connais et qui fait un travail formidable car elle aide réellement les jeunes filles à reprendre pied, en les réconciliant d’abord avec leur corps grâce au yoga ou, au cirque, par exemple, comme Aya. Ensuite, Mona, qui a une énergie incroyable, encourage la parole pour que celle-ci se libère. Le viol des jeunes filles, l’inceste, la violence intrafamiliale sont, comme chez nous, de réels problèmes, mais les autorités tournent le dos. Il y a aussi beaucoup de viols dans les écoles, mais on n’aime pas trop en parler. Et comme les traditions familiales restent bien ancrées, avec ce respect pour les aînés, les oncles, les enseignants, cela continue. Lorsque les jeunes filles tombent enceinte, elles ne peuvent pas se faire avorter, car l’avortement est passible de prison. Or, ces gamines ne veulent pas de leur enfant. Voilà pourquoi des lieux comme la Maison Rose sont très importants. On les aide à accepter le corps qui change, l’enfant qui y grandit. Puis, on les encourage à suivre leur voie. Ensuite, parfois, elles retrouvent leurs familles. Ce qui est formidable, c’est la résilience des habitants de ce pays. Ils traversent parfois de véritables épreuves mais réussissent à prendre la vie comme elle vient. Partout, ce ne sont que rires, danses, tam-tams…»

Polygamie

Comprenant bien les différences de culture, de mentalités, d’attitude au Sénégal, Marie-Virginie Dru n’hésite pas à imaginer, sans jugement, la polygamie pour l’un de ses personnages. Un choix plein de justesse, selon nous, mais qu’elle a dû imposer à son éditeur, Albin Michel. «C’est la seule chose qu’ils voulaient changer dans mon roman. Je n’ai pas cédé car la polygamie est naturelle là-bas. Sa perception est différente de chez nous. J’oserais dire qu’elle arrange certaines femmes. La première épouse choisit d’ailleurs souvent, elle-même, la seconde. Certes, dans les villes, c’est plus difficile que dans les campagnes. Et je ne nie pas que la jalousie existe aussi.Tout n’est pas rose. Mais sommes-nous mieux lotis, ici? Que dire des hommes de la cinquantaine, qui quittent leur femme pour une plus jeune? En revanche, l’excision, illégale au Sénégal, mais toujours très pratiquée, est inacceptable.L’amour,lui,se vit autrement. La relation n’est pas aussi romantique qu’en Occident» nous dit l’autrice, qui décrit, cependant, avec délicatesse, les premiers émois de jeunes adolescents dont les battements de cœur résonnent d’universalité.

Ecrit d’un seul souffle, en neuf mois, suite à une atelier d’écriture chez Gallimard, en guise de cadeau d’anniversaire, voilà un premier roman qui respire l’Afrique et l’authenticité.

Laurence Bertels

D.R

Aya, Marie-Virginie Dru, roman, Albin Michel, 219 pp., 18 €.

Extrait:

 « Aya court.Ses cris retentissent dans la forêt. Des ombres s’avancent, les bras encombrés, Boubacar était arrivé chez elle quand la nuit tombait.

Somnolant à même le sol, bouche ouverte, la mère d’Aya n’avait pas remarqué le sac de riz qu’il avait déposé  comme d’habitude. Cela faisait longtemps qu’elle ne voulait plus savoir que son propre frère venait chercher sa fille. Et l’emporter loin de ses livres d’enfants

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