RDC: « Ebola est une seconde Opération Turquoise pour le Nord-Kivu »

RDC: « Ebola est une seconde Opération Turquoise pour le Nord-Kivu »

Par Marie-France Cros.

Alors que le nombre de victimes de la fièvre Ebola, au Nord-Kivu et en Ituri, vient de dépasser les 2000, dont 1340 morts, pourquoi des Maï Maï et la population attaquent-ils des centres de lutte contre la maladie à Beni, Butembo et Lubero (Nord-Kivu)? Le ministère congolais de la Santé a fait état de 132 attaques contre des équipes anti-Ebola depuis le bébut de l’épidémie, il y a dix mois.On sait que la population des zones atteintes a souvent des idées fausses sur cette épidémie et ses causes. On s’est moins intéressé, en revanche, aux aspects non médicaux, qui entretiennent la crise.

« Ebola est une seconde Opération Turquoise pour le Nord-Kivu », indique à La Libre Afrique.be une source à Goma. En 1994, l’Opération Turquoise montée par la France et qui avait servi à exfiltrer les génocidaires du Rwanda, avait provoqué l’afflux de près de deux millions de Rwandais au Kivu; cette présence massive avait amené une noria d’ONG et agences humanitaires de l’Onu, qui avaitprovoqué une explosion des prix dans la région. C’est à ce dernier aspect que fait allusion notre interlocuteur.

Un afflux d’expatriés

L’épidémie d’Ebola s’est déclenchée le 1er août 2018 au Nord-Kivu, avant de se propager à l’Ituri voisin. Elle a amené au Nord-Kivu de nombreux experts onusiens. Ce personnel expatrié exige des logements, des restaurants, des véhicules à louer et amène de l’argent dans les banques de la place. « L’hôtel où est logée l’équipe anti-Ebola à Beni appartient à M. X », une importante personnalité du Nord-Kivu, qui toucherait « quelque 80.000 dollars/mois grâce à cet afflux » de personnel extérieur, assure notre source à Goma. D’autres propriétaires d’hôtels se remplissent aussi les poches dans la capitale provinciale. Les services onusiens louent ainsi des chambres sans les occuper, pour ne pas risquer de ne pas en trouver si le nombre de personnels s’accroît.

« Tout ça, c’est du business pour les Congolais », souligne notre source. « Les prix montent, oui, mais l’argent circule. Les gens pensent: Ebola c’est bon ».

Entretenir le business

« Du coup, certains expatriés accusent les commerçants locaux de diffuser de fausses nouvelles dans la population pour susciter des attaques de Maï Maï contre les équipes anti-Ebola », poursuit notre interlocuteur, attaques qui propagent l’épidémie en dispersant les malades. « A l’inverse, certains Nord-Kivutiens pensent que ce sont les équipes de santé qui entretiennent l’épidémie, pour garder ces emplois bien rémunérés ».

A cela s’ajoute le fait que « le ministre sortant de la Santé, Oly Ilunga Kalenga, a amené de Kinshasa des équipes de lutte contre Ebola, formées principalement de membres de sa tribu », originaire du Kasaï (centre du Congo), à Goma, Beni et Butembo. Or, ces deux dernières zones sont des places-fortes des Nandes, réputés jaloux de leur territoire.

Les Nandes sur la défensive

Ceux-ci « exigent des engagements de personnel local », indique notre source de Goma. Les équipes anti-Ebola se composent en effet d’experts, de médecins, d’infirmiers, mais aussi de membres d’équipes de sensibilisation de la population, d’informaticiens, de secrétaires, de chauffeurs… « La majorité du personnel anti-Ebola vient d’ailleurs, alors que les Nandes croyaient conquérir tous les postes », confirme à La Libre Afrique une source non-Nande à Butembo. « Normalement, à Beni et Butembo, on gagne sa vie par le commerce; une boutique rapporte de 20 à 50 dollars par mois. Avec l’Onu, c’est dix fois plus. Ceux qui veulent un emploi voient aussi d’un bon œil les attaques de Maï Maï contre les équipes anti-Ebola », précise notre source à Goma.

La crise Ebola survient, en outre, alors que les Nandes, majoritaires au Nord-Kivu, sont lancés dans un conflit de défense de leur territoire contre la progression des Hutus vers le nord de la province, en terre nande, depuis 2016. Au Sud-Kivu, à Uvira, Fizi, Walungu, Shabunda, Kabare, Kalehe, les Hutus arrivés du Rwanda en 1994 pour fuir la défaite des génocidaires contre le Front patriotique rwandais (FPR, au pouvoir à Kigali) contrôlent de larges pans de territoire et imposent leur loi. Au Nord-Kivu – où il est difficile de faire la distinction entre Hutus rwandais et Hutus locaux, les uns et les autres participant aux mêmes groupes armés – il en va de même autour de Minova, à Walikale, Rutshuru, Masisi et au sud de Lubero.

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Le sud de Lubero est traditionnellement une terre nande, ce qui nourrit la crainte des membres de cette ethnie de perdre le contrôle de leurs terres ancestrales, fertiles en espaces inhabités mais que la coutume interdit de vendre à un non-Nande.

A cela s’ajoute la pression, sur les Nandes, des massacres récurrents perpétrés dans la région de Beni depuis 2014, qui ont fait plus de 2000 morts; l’identité des auteurs donne lieu à controverse: rebelles ougandais musulmans des ADF, comme le dit l’armée congolaise, ou militaires congolais, comme l’affirment plusieurs études? Sans compter la pression exercée par Kampala, qui craint leur particularisme, sur les Nandes d’Ouganda.

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Ebola est devenue une question tribale

« Engager du personnel local est donc une question sérieuse. Ebola est devenue une question tribale et régionale, qui peut à nouveau embraser le Nord-Kivu », souligne notre source de Goma, qui appartient à une ethnie ultra-minoritaire. « Si les gens de l’Onu ne comprennent pas ça, il n’y aura pas de paix pour les humanitaires ».

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