RDCongo: le démembrement de provinces a fait exploser le nombre des non originaires

RDCongo: le démembrement de provinces a fait exploser le nombre des non originaires

Par Marie-France Cros.

Le démembrement, en 2015, de plusieurs provinces congolaises en entités plus petites a déstabilisé l’équilibre ethnique ancien et nettement accru le nombre de non-originaires dans certaines provinces nouvelles. C’est ce que montrent deux chercheurs, sur base d’un sondage socio-économique de 2012 qui contenait une variable demandant aux sondés d’identifier leur « tribu ». A la connaissance des auteurs, il s’agit du premier travail à offrir « de telles estimations empiriques » sur les distributions ethniques par province.

L’analyse d’Alma Bezares Calderon et Pierre Englebert est un des articles parus dans le dernier numéro de la revue « Conjonctures de l’Afrique centrale », ex-« Conjonctures congolaises » (1). Les chercheurs constatent que, contrairement à la Constitutioon ougandaise, la Constitution congolaise n’énumère pas les groupes ethniques nationaux, ni ne donne, a fortiori, d’information sur leur poids démographique, alors que pour être Congolais il faut être issu de l’un d’eux. « La dimension tribale, qui apparaît centrale à la politique congolaise, n’y figure donc que de façon largement implicite ».

Non-originaires écartés des postes

Les deux chercheurs ont voulu aller plus loin. Se basant sur un sondage socio-économique de 2012, pour lequel les sondés devaient identifier leur « tribu », ils comparent les résultats de 2012 avec la situation créée par le démembrement de plusieurs provinces congolaises en 2015. Soulignant qu’il s’agit d' »estimations empiriques », ils recensent ainsi 330 « tribus propres » et 84 « tribus larges »,ces dernières étant le « niveau identitaire qui semble être le plus en cours au Congo ».

Les chercheurs notent que l' »origine » dont se revendiquent les Congolais est distincte du lieu de naissance et fait référence à l’endroit d’où viennent les premiers ascendants connus d’un individu. « La notion d’origine a engendré celle d’originaire ». Légalement, cela n’implique aucune discrimination pourvu qu’on soit Congolais mais, néanmoins, « ceux dont la tribu est originaire d’une province réclament généralement une représentation accrue dans les organes et institutions de la province ». Ainsi, c’est parce qu’ils étaient « non-originaires » que des dizaines de milliers de Kasaïens furent chassés du Katanga en 1992. Les membres d’une tribu qui n’est pas originaire d’une province « pourront difficilement revendiquer l’accès aux positions officielles et aux ressources qui y sont associées ».

Le Bandundu

Analysant plusieurs provinces une par une, les auteurs constatent que le démembrement de 2015 a modifié les équilibres ethniques dans les nouvelles provinces ainsi créées. Alors que le Bandundu ne comprenait aucune tribu majoritaire – les plus nombreux, les Yakas, formaient 22% de la population – la situation a changé du tout au tout après le démembrement. Le Kwango est désormais dominé par les Yakas (77% de la population); le Mai-Ndombe par les Boma-Sakatas (40%) et les Mongos (38%); le Kwilu reste hétérogène.

L’ascendance d’un groupe « à la domination provinciale réduit les opportunités de représentation des autres groupes par rapport aux distributions plus hétérogènes ». Le nombre de non-originaires augmente ainsi « sensiblement dans chacune des nouvelles provinces », particulièrement au Kwilu qui compte la plus grande ville, Kikwit; « les provinces plus urbanisées attirent en général plus de non-originaires ». Au Kwango et au Mai-Ndombe, les estimations de non-originaires font « plus que doubler », « suggérant la plus grande vulnérabilité politique de ces citoyens par rapport à la prériode d’avant 2015 ».

Equateur et Province Orientale

Un schéma comparable se retrouve en ex-Equateur. Cette province, avant 2015, comptait 24% de Mongos, ethnie la plus nombreuse. Après le démembrement, les Mongos sont 27,7% dans le petit Equateur – qui hérite de l’ancienne capitale provinciale, Mbandaka – , juste derrière les Ngombes (30%, soit un doublement par rapport au Grand Equateur), « avec lesquels ils entretiennent des relations difficiles ». Dans la Mongala, les Ngombes sont 39% et les Mbudjas 37,7%. Au Nord-Ubangui, les Ngbandis sont désormais 60% et, au Sud-Ubangui, les Ngbakas sont 54%. Enfin, dans la Tshuapa, les Mongos forment désormais 92% de la population. Dans ces trois provinces, une ethnie domine donc nettement les autres.

L’ex-Province orientale, « qui était la plus ethniquement hétérogène » – aucun groupe n’atteignait 10% de la population – connaît maintenant 25,7% de Lugbaras et 24% de Mangbetus dans le Haut-Uélé; 28% de Zandes dans le Bas-Uélé; 25,5% de Lendus en Ituri et 27% de Topokes dans la Tshopo, qui a hérité de l’ancienne capitale provinciale, Kisangani. Cette dernière connaît, ipso facto, une augmentation des non-originaires mais dans les deux Uélés, elle explose, principalement dans le Bas-Uélé où les non-originaires passent de 7,7% à 20% en raison de la présence d’originaires de la Province orientale – mais pas du Bas-Uélé- venus dans cette région pour y exploiter les possibilités de mine artisanale, notent les chercheurs.

Katanga et Kasaï

Alors qu’au Katanga, les groupes ethniques rivaux Lubakat et Lunda formaient 33% et 11% de la population, les Lubakats sont maintenant 80% dans le Haut-Lomami – province la plus pauvre – 47% au Tanganyika et 26% au Haut-Katanga, qui a hérité de la capitale provinciale, Lubumbashi. Les Lundas sont 35% dans le Lualaba. Les Lubakats sont désormais « en majorité considérés comme non-originaires – alors qu’ils ne l’étaient pas auparavant » – dans les deux provinces les plus riches, le Haut-Katanga et au Lualaba.

L’ancien Kasaï oriental comptait 43,5% de Lubas; dans le petit Kasaï oriental d’aujourd’hui – province la plus peuplée et riche en diamants – leur proportion est passée à 82%. Le Lomami est dominé par les Songyes (35,5%) et les Lubas (34%) et le Sankuru par les Tetelas (76%). L’ancien Kasaï occiental comptait 50% de Luluas. Il est désormais divisé en Kasaï-central, où les Luluas sont 75% de la popualtion et Kasaï, plus hétérogène avec 27% de Luluas, 20% de Kubas et 17% de Tetelas.

Provinces non démembrées

Pour les provinces non découpées en 2015, les chercheurs notent que le Nord-Kivu compte 57% de Nandes, contre 15% de Hutus-Tutsis; le Sud-Kivu est dominé par les Shis (34%) et le Maniema par les Legas (31%). Sans surprise, Kinshasa offre la plus grande diversité ethnique, alors que seuls les Tékés (2%) en sont originaires; les plus nombreux y sont les Kongos (28%), suivis des Lubas (10%). Enfin, le Kongo-central est dominé par les Kongos (94%).

Au total, estiment les chercheurs, si l’on considère la RDC dans son ensemble, aucun groupe ethnique ne dépasse les 8% de la population totale. Les plus nombreuxs sont les Lubas (7,7%), les Kongos et les Mongos (6,9%), les Lubakats (5,6%), les Luluas (5%), les Tetelas (4%), les Nandes (3,7%) et les Ngombes (3,1%).

Mais l’augmentation « automatique » des non-originaires créée par le démembrement (sans Kinshasa, ils sont passés de 6,7% à 11,2% dans le pays, soit quelque 4 millions de personnes) « n’est pas un problème bénin » puisque « l’accès à l’emploi et aux ressources dans leur province de résidence se voit affaibli par (ce) statut ». La moitié d’entre eux sont au Haut-Katanga (dont la population de non-originaires est passée de 18% à 58%), pour la plupart Lubakats. « L’autre grande province minière, le Lualaba, subit aussi un bond considérable, de 2% à 17,5% », notent les deux chercheurs.

(1) « Conjonctures de l’Afrique centrale », n°93, Ed. CRE-AC, Africa Museum, L’Harmattan, 450pp, 39 euros.

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