Burundi: en librairie « Hutsi, au nom de tous les sangs »

Burundi: en librairie « Hutsi, au nom de tous les sangs »

Par Marie-France Cros.

Tous les deux, ils ont fait ce qu’un Burundais ne doit jamais faire: ils ont exprimé des émotions, dit ce que l’on garde pour soi. Un Burundais qui se respecte doit laisser « les larmes couler à l’intérieur », sans les montrer. Eux, ils racontent, permettant ainsi au monde de savoir, plutôt qu’imaginer. Ils pleurent – et nous avec eux.

Préfacé par Gaël Faye, notre confrère Antoine Kaburahe, du journal Iwacu, raconte, à la première personne, l’histoire d’un autre journaliste burundais: Aloys Niyoyita, 54 ans aujourd’hui. Pourquoi celle-là? Parce qu’elle est exemplative des tragédies qu’a connu le Burundi et que, Hutu par son père et Tutsi par sa mère – un « Hutsi » – Niyoyita peut, plus facilement qu’un autre, comprendre les peurs et les douleurs des deux ethnies. Mais l’arbre de cette connaissance a des fruits amers: l’homme a souffert doublement. Ce qui permet au récit de survoler l’histoire des cinquante dernières années du Burundi.

Le génocide de 1972

Aloys Niyoyita n’a pas cinq ans quand survient la tragédie de 1972: alors que le pouvoir royal a basculé dans les mains d’un Président tutsi, des rebelles hutus attaquent le sud du pays, visant des familles tutsies, horriblement massacrées. La répression sera terrible et frappera les Hutus de tout le pays, en commençant par ceux qui avaient fait des études. On évoque quelque 200.000 morts. On peut ici parler de génocide, même si ce dernier n’a jamais bénéficié d’une reconnaissance officielle par l’Onu: il a, en effet, fallu des années pour établir l’étendue des crimes commis, en raison de l’isolement du Burundi à l’époque (la presse belge fut pratiquement la seule à parler des tueries), de l’absence de moyens de communication modernes – et du silence des Burundais qui non seulement versaient leurs larmes « à l’intérieur » mais étaient tétanisés par la peur.

Le père d’Aloys, directeur d’école, n’a rien à se reprocher et se rend donc, en confiance, à la convocation qui le requiert. Il ne reviendra jamais. La mère doit désormais faire vivre ses six enfants, alors que la pauvreté s’abat soudainement sur cette famille de la petite classe moyenne – comme sur des dizaines de milliers d’autres. Le dévouement d’une sœur aînée permettra à Aloys de faire des études.

Les « actes de génocide » de 1993

Il est à l’université en 1993 quand est élu démocratiquement, pour la première fois dans l’histoire du pays, un président hutu, Melchior Ndadaye – assassiné quelques mois plus tard par un coup d’Etat militaire tutsi. Des « actes de génocide » sont perpétrés, par vengeance, contre des Tutsis en province, tandis qu’à Bujumbura, où se trouve l’université, la ville est balkanisée entre quartiers hutus et quartiers tutsis; des milices de jeunes Tutsis, les « Sans échec », tuent. Aloys suscite la méfiance des deux ethnies, tant la société est divisée, et doit louvoyer entre les dangers pour rester en vie. Son amoureuse tutsie le quitte: trop dur de vouloir aller contre le meurtrier air du temps.

Prof d’anglais le jour, taxi le soir, Aloys trouve un poste de réceptionniste à la radio intdépendante Studio Ijambo, financée par une ONG américaine oeuvrant pour la paix. Au bout d’un an, en 1998, il passe journaliste – un rêve d’enfance. Désormais marié et père de famille, Aloys s’épanouit dans son métier. Il tente de l’exercer selon la déontologie lorsqu’éclate la crise de 2015. Malgré l’interdiction d’un troisième mandat présidentiel, faite par l’Accord de paix d’Arusha qui a mis fin à la guerre civile, le président issu de la rébellion hutue CNDD-FDD, Pierre Nkurunziza, impose sa volonté de se re-présenter, par le fer et le sang.

L’obligation de s’exiler

C’est dans cette atmosphère de début de guerre civile qu’Aloys va s’interposer quand des policiers brutalisent un confrère respecté, Innocent Muhozi, et s’en prendre verbalement à leur officier. L’incident, filmé, fait rapidement le tour de la ville. Tout le monde presse Aloys de fuir. Le journaliste se rappelle son père qui n’a pas voulu le faire – et il prend la route de l’exil, vers le Rwanda, avec sa famille. Il y continue son métier parce qu’il est convaincu qu’un pays sûr pour tous est possible.

Il faut saluer doublement la sortie de cet ouvrage. Pour ses qualités intrinsèques, d’abord (le livre se lit pratiquement d’une traite), mais aussi parce que dans un pays que sa culture du silence a pratiquement privé de littérature, ce récit est un des rares témoignages écrits du calvaire des Burundais, pour la postérité.

« Hutsi – Au nom de tous les sangs », par Antoine Kaburahe, Ed. Iwacu, 162 pp. 20 euros. En vente sur Amazon ou auprès de antoine@iwacupress.info

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