Joël Karekezi: « Ce film questionne la violence dans la région des grands Lacs »

Joël Karekezi: « Ce film questionne la violence dans la région des grands Lacs »

« La miséricorde de la jungle » a été sacrée meilleur film lors du dernier Fespaco et le Congolais Marc Zinga y a reçu le prix du meilleur acteur. Une double récompense qui salue le patient travail d’un autodidacte: le réalisateur rwandais, Joël Karekezi, 33 ans, qui rêvait de filmer la jungle à la frontière entre Congo et Rwanda. Le film vient de sortir en salles en France et en Belgique, après l’Egypte et le Canada.

« Avec tous les conflits qui se déroulent au Congo et à la frontière du Rwanda, j’avais envie de faire un film qui confronte nos deux pays, explique le trentenaire Joël Karekezi. J’ai interrogé beaucoup de militaires. Mon cousin m’a raconté comment il s’était perdu dans la jungle avec un autre soldat et ce sujet m’a beaucoup touché parce que je me suis dit que la jungle était un personnage à part entière. Un partenaire dangereux mais qui permet aussi d’entrer dans ta psychologie et peut te faire prendre conscience d’une autre réalité. Je me suis mis à écrire le scénario de La miséricorde la jungle en allant au-delà de la réalité, pour sonder le côté humain et la psychologie de ces deux personnages: un paysan novice devenu militaire et un soldat aguerri qui vont se découvrir. Souvent, on voit les militaires comme des machines de guerre mais ce sont des êtres humains, ils ont des rêves, de l’espoir et des peurs aussi. »

La nécessité de la paix est une thématique universelle

Cette réflexion sur la violence et les dérives qu’elle engendre accompagne le parcours du réalisateur Joël Karekezi, depuis très longtemps. Depuis qu’il a 9 ans pour être précis. Elle était déjà au cœur de son film précédent, Imbabazi (Le pardon).
« Dans mon premier film, je me demandais: est-il possible, après tous ces crimes, de pardonner? Je me posais la question car mon père a été tué durant le génocide rwandais et j’ai été très longtemps hanté par la question de la vengeance.
The Mercy of the jungle est un questionnement sur notre région (les grands Lacs) mais il parle à tout le monde car la thématique – la nécessité de la paix – est universelle. Il y a des criminalités et des guerres partout: Syrie, Russie,… « 

« Il n’y pas beaucoup de paroles dans le film mais ses images parlent fort et permettent à tous de comprendre le message. On me parle beaucoup de la fin du film (je ne vais rien dire pour ne pas la gâcher) et aussi de la scène avec les gorilles pour savoir comment on a réussi à la tourner, sourit-il. Au début, 99% du film se passait dans la jungle mais j’ai réalisé qu’il fallait aller au-delà de cela et explorer aussi les villages alentour, etc. »

Le film doit beaucoup à l’implication de ses deux acteurs principaux, dont Marc Zinga récompensé en tant que meilleur acteur lors du dernier Fespaco. « J’ai rencontré Marc Zinga grâce à l’acteur Eriq Ebouaney (vu dans Lumumba). Comme il est Congolais et à moitié Rwandais, c’est une thématique qui l’intéressait, c’est une histoire qui nous concerne tous les deux. Marc a lu le scénario et il a tout de suite été d’accord. Puis on a rencontré Stéphane Bak, né en France. C’était son premier voyage en Afrique, c’était bien car il a justement ce rôle d’un soldat novice qui se découvre au contact d’un militaire beaucoup plus expérimenté. »

Cette double récompense (meilleur film et meilleur acteur) lors du Fespaco, compte doublement aux yeux de Joël Karekezi, cinéaste autodidacte reconnu par ses pairs sur le continent africain.

« J’ai fait la biologie et la chimie à l’université mais je n’aimais pas cela car c’était trop théorique pour moi, je cherchais des formations plus pratiques à faire via l’ordinateur et j’ai découvert une école payante en ligne au Canada, baptisée Ciné courts. Après j’ai suivi une formation en Ouganda sur l’écriture de scénario via le Maisha FilmLab, créé par Mira Nair. Ils ont produit mon premier court métrage. Ensuite, j’ai écrit mon premier long métrage autoproduit. L’internet a changé beaucoup de choses: on peut trouver un tas d’informations et de formations; on décrypte, on regarde, etc. Ce sont les recherches qui m’ont aidé, je vais poursuivre dans cette voie. J’ai fait quelques ateliers d’une ou deux semaines dans des festivals et pas mal de rencontres et de discussions avec d’autres cinéastes. »

C’est d’ailleurs de cette façon qu’il a pu trouver les moyens de financer son film.

« J’ai fait la Fabrique Cinémas du monde à Cannes en 2013, j’ai cherché des producteurs dans de nombreux marchés, j’ai fait beaucoup de rencontres mais ce n’était pas facile car beaucoup ne comprenaient pas ma vision. Via une amie originaire des Philippines, j’ai rencontré le producteur belge Aurélien Bodinaux (Néon Rouge production) qui cherchait des projets à monter en Afrique. Notre rencontre a eu lieu à Kigali en 2014, puis nous avons recherché des financements en Belgique et en France. J’ai coécrit le film avec un ami américain, Casey Schroen, et avec Aurélien. Le tournage a duré 5 semaines: trois semaines dans la jungle et deux semaines dans un village. Physiquement et psychologiquement, c’était très fatiguant car cela se passait en altitude; les villageois nous ont bien aidé aussi. Nous avons tourné en Ouganda parce que la sécurité n’était pas suffisamment assurée au Congo. »

Joël Karekezi n’avait donc jamais fait partie d’un équipe de film avant de se lancer dans sa première réalisation. « C’est une aventure, il faut se lancer, parfois on fait des erreurs, mais on avance« , plaisante-t-il.

Il faut qu’on puisse continuer à raconter nos histoires

La miséricorde de la jungle est aussi le premier film rwandais couronné au Fespaco (Festival international du cinéma panafricain) de Ouagadougou. Un prix qui devrait permettre à l’industrie du cinéma de se développer au Rwanda avec le soutien du gouvernement. « Des discussions ont lieu dans ce sens. Ce prix ouvre des portes, pas seulement pour moi. Il y a beaucoup de jeunes qui s’autoproduisent et c’est nécessaire que l’Etat soutienne le cinéma. Récemment, une délégation rwandaise est venue discuter avec la Fédération Wallonie-Bruxelles qui soutient le cinéma en Belgique. Donc je pense que ça va bouger et on pourra continuer à raconter nos histoires. Je vais continuer à travailler à Kigali même si on voyage forcément beaucoup en faisant des films. »

Joël Karekezi a d’ailleurs déjà en tête son prochain projet de film: « l’histoire d’un Sénégalais qui faisait partie des Casques bleus de l’Onu mais qui n’a pas quitté le Rwanda lorsque le génocide a tout embrasé. Il est resté sur place et a sauvé 600 personnes. C’est une autre histoire vraie que je veux raconter. » Le devoir de mémoire, encore et toujours.

Entretien: Karin Tshidimba

La critique du film et le trailer ont déjà été présentés dans un article précédent.

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