En Afrique centrale, les devises se font rares, pénalisant les acteurs économiques

En Afrique centrale, les devises se font rares, pénalisant les acteurs économiques

Libreville, 06h30. Le soleil se lève à peine mais devant la porte close d’une agence de transfert d’argent une file s’est déjà formée. Patrick, la cinquantaine, tape du pied. « Je suis là depuis 06h00 pour envoyer de l’argent à mon fils qui étudie en France. Je suis déjà venu hier… sans succès ».

Depuis plusieurs mois, les pays de la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (Cémac), souffrent d’une pénurie d’accès aux monnaies étrangères, pénalisant ménages et entreprises.

Frappés par la chute des cours du pétrole, ces six pays sont pourtant membres de la zone du franc CFA arrimé à l’euro par un taux de change fixe.

Au Gabon, c’est la galère. « Après 08H00, n’espérez pas envoyer de l’argent », prévient le vigile à l’entrée d’une autre agence de transfert de fonds. « Et si vous voyagez en Europe et que vous voulez acheter de l’euro, c’est la même chose, il faut se lever à l’aube ».

Les entreprises sont logées à même enseigne. « Depuis le milieu 2018, nous rencontrons de fortes difficultés à nous procurer des devises et depuis quelques mois la situation va de mal en pis », souligne le secrétaire général adjoint du Groupement inter-patronal du Cameroun (Gicam), Vincent Kouete.

Selon une enquête réalisée au premier trimestre 2019, 71% des entreprises du Gicam considèrent comme une préoccupation majeure cette difficulté d’accès aux devises.

Autrefois, pour obtenir des devises auprès de leurs banques, « les entreprises devaient compter entre deux et trois jours, aujourd’hui il y a un mois et demi d’attente! », se désole M. Kouete. Les coûts aussi ont bondi. Auparavant de « 0,1% à 0,3% les frais bancaires s’établissent aujourd’hui autour de 7 à 10% ».

Les importateurs, qui ont de plus en plus de mal à payer leurs fournisseurs étrangers à temps, « sont obligés de revoir leurs prix à la hausse pour espérer maintenir leurs marges », souligne le responsable.

– Crise économique –

En 2014, la chute des cours du pétrole, principal pourvoyeur de devises dans la zone, a plongé les états de la Cémac dans une profonde crise.

Les réserves de change détenues par la Banque des États d’Afrique centrale (BEAC), qui servent notamment à garantir le lien Franc CFA-euro, se sont effondrées, laissant planer le spectre d’une dévaluation.

Et, selon l’économiste Ndongo Samba Sylla, co-auteur de l’ouvrage « L’arme invisible de la Françafrique, une histoire du franc CFA », Paris, au lieu de « jouer son rôle d’assureur, a poussé les États de la Cémac à passer par la case FMI ».

En 2017, le Fonds monétaire international a ainsi conclu des programmes d’aide en échange de réformes avec quatre des six pays de la zone (Gabon, Tchad, Cameroun et Centrafrique).

Les fonds débloqués par le FMI, et la remontée des cours du pétrole à partir de 2017, devaient permettre de regonfler les réserves de change. Mais « celles-ci ne sont pas reconstituées aussi rapidement qu’espéré, » observe Ruben Nizard, spécialiste de l’Afrique subsaharienne chez l’assureur Coface.

Or la parité fixe avec l’euro est statutairement garantie par des dépôts de réserves de change des pays membres, donc « la zone est obligée d’adopter des mesures restrictives sur le plan monétaire », analyse M. Sylla.

– Réglementation des changes –

Pour faire face et augmenter le niveau des réserves, « la BEAC a durci les conditions d’obtention de devises pour les banques », refusant notamment les demandes « pour que nos clients puissent payer leurs fournisseurs étrangers », assure le responsable d’une banque gabonaise à l’AFP, confirmant des informations des médias locaux.

L’institution pointe au contraire la responsabilité des banques commerciales, qui détiendraient des devises à l’étranger mais « solliciteraient parallèlement les concours de la Banque centrale ».

Un comportement, certes interdit, mais largement toléré jusqu’alors. « Avec la crise, nous avons appliqué plus strictement la réglementation des changes, qui ne l’était pas toujours avec rigueur », explique un analyste de la BEAC, sous couvert d’anonymat.

Mais les banques ne sont pas seules. « Ce sont aussi les États mais surtout les entreprises exportatrices et notamment minières qui ne rapatrient pas comme elles le devraient les devises auprès de la Banque centrale », explique un autre responsable à la BEAC.

Politique monétaire restrictive ou comportement des acteurs économiques, « en attendant, ce sont les populations qui payent », dénonce M. Sylla.​

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