RDCongo: le Kwilu en colère contre la tentative d’intimidation de Martin Fayulu

RDCongo: le Kwilu en colère contre la tentative d’intimidation de Martin Fayulu

 
Par Marie-France Cros.
 
Des manifestations ont eu lieu lundi dans au moins trois villes du Kwilu, région d’origine de Martin Fayulu, vainqueur de la présidentielle du 30 décembre 2018, pour le soutenir. Ce lundi il était appelé à se présenter devant la police judiciaire, convocation qui a été reportée ce week-end devant la perspective de troubles.

 
« Aujourd’hui nous ne partirons pas. Nous dormirons ici. Qu’on nous tue et que Tshisekedi en porte la responsabilité », criaient les milliers de manifestants réunis à Kikwit, ce lundi matin, où ils faisaient face à la police (voir vidéo). Ils protestaient contre la convocation de Martin Fayulu – véritable vainqueur de l’élection présidentielle, selon les observateurs de l’Eglise catholique et d’autres sources – par la police judiciaire pour ce lundi.
 
Il ira « avec ses électeurs »
 
La coalition dont il était le candidat à la présidentielle, Lamuka, a annoncé que M. Fayulu se rendrait à la convocation « avec ses électeurs » – ce qui risquait de faire beaucoup de monde puisqu’il aurait remporté environ 62% des voix, avant qu’un accord entre le président sortant, Joseph Kabila, et Felix Tshisekedi, partage le pouvoir entre ces derniers: le législatif pour le premier, le fauteuil présidentiel pour le second.
 
Du coup, le porte parole de la police judiciaire, le commissaire supérieur Mwanamputu Empung, a annoncé samedi que cette convocation était reportée à « une date ultérieure » et cela « pour éviter que la sérénité de la population ne soit rompue ».
 
La police a tiré
 
La population du Kwilu, dont est originaire Martin Fayulu, a tout de même manifesté son appui à celui qu’elle avait soutenu à la présidentielle. Kikwit, ville populeuse du Kwilu, a été paralysée toute la matinée. La police a tiré pour empêcher les manifestants de se rendre au parquet, but annoncé de leur cortège de protestation. On signale des manifestations également à Bulungu et Gungu.
 
M. Fayulu était convoqué à la police judiciaire en raison d’une plainte déposée en février dernier contre lui par deux personnes, Jean-Claude Ngoy Lufuluabo et Donatien Malemba Lwa Bingi, qui se présentent comme « représentants de la communauté luba » et habitant à Ngaliema (Kinshasa), et trois habitants de Kimbanseke (Kinshasa), présentés comme « survivants » d’exactions contre des Lubas du Kasaï.
 
Il s’agit de l’ethnie de Félix Tshisekedi, proclamé Président de la République bien que la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) n’a toujours pas produit les résultats électoraux bureau de vote par bureau de vote, comme le requiert la loi, et cela aussi bien pour la présidentielle que pour les législatives nationale et provinciales. Faute de cette publication, ces « élus » sont donc considérés comme nommés.
 
Exactions contre des Lubas du Kasaï
 
Le « vol de l’élection » a provoqué quelques troubles à Kinshasa et dans l’ancienne province du Bandundu (démembrée en 2015 en Kwango, Kwilu et Mai-Ndombe), le 10 janvier, à l’encontre de Lubas qui fêtaient la « victoire » proclamée de Félix Tshisekedi. On déplore des victimes humaines et des dégâts matériels.
 
La plainte, que La Libre Afrique.be a pu lire, évoque des « attaques programmées et des meurtres prémédités des Baluba » (pluriel bantou de Luba), qui ont fait 3 morts et plusieurs blessés, ainsi que des petits commerces détruits. Les morts sont un couple « brûlé vif » dans sa maison et un cadre de l’UDPS abattu par balles par la police le 10 janvier, selon la plainte. Celle-ci cite les noms de 4 habitants de Kimbanseke comme auteurs de vol et pillage et de deux politicers qui ont refusé de protéger les victimes. Enfin, 5 victimes de pillage sont nommées.
 
Ses appels à enquête n’ont eu « aucun effet »
 
Et la plainte de conclure que Martin Fayulu « devra être reconnu responsable, auteur intellectuel, politique et complice des auteurs des crimes de génocide des Baluba pour n’avoir rien fait pendant ses meetings dans le but de mettre fin aux appels au meurtre ». La même plainte lui reproche que son « appel » lancé le 19 février « sur RFI demandant à la CPI (NDLR: Cour pénale internationale) d’aller investiguer à Kikwit pour identifier les cas de meurtres n’a eu aucun effet ».
 
Comment les plaignants font-ils le lien entre des crimes et délits dont ils nomment une partie des responsables présumés et l’homme politique?
 
Ils présentent Lamuka – coalition politique pro-Fayulu – comme « une organisation politique fondée sur ce texte (NDLR: l’accord de Genève du 11 novembre 2018 pour unifier l’opposition autour d’un candidat unique) aux entendus (sic) criminels proclamant la déchéance de l’humain et vouant ses signataires à l’opprobre, à la mort en cas de désistement ».
 
Une évocation manifestement erronée de l’accord de Genève, par lequel les dirigeants d’opposition juraient de reconnaître pour candidat unique celui qui serait choisi à cette effet le jour-même et de ne pas se dédire de cette promesse faute de quoi ils perdraient leur honneur. Martin Fayulu avait été désigné. Felix Tshisekedi et Vital Kamerhe l’avaient reconnu, avant de changer d’avis le lendemain et de mener campagne séparément.
 
Présentation manifestement inexacte
 
Pour les plaignants contre M. Fayulu, l’accord de Genève « est le facteur majeur déclencheur de la vague de haine qui a déferlé » contre les Baluba. La promesse d’opprobre pour celui qui se dédirait est présentée – de manière inexacte – comme « explicite sur les intentions de détruire en tout ou en partie l’humanité des Baluba. En effet, argumentent les plaignants, les appels « au meurtre des Baluba, présentés comme le mal absolu de la société congolaise ont commencé à déferler sur les médias et les réseaux sociaux sans susciter l’attention des pouvoirs publics ». Pouvoirs publics qui n’étaient pourtant pas aux mains de Martin Fayulu mais de Joseph Kabila à l’époque.
 
On remarquera en outre que cette accusation rompt avec le principal argument utilisé par les kabilistes et les tshisekedistes pour faire accepter l’accord entre leurs chefs, selon lequel il fallait surtout retenir « une transition pacifique » entre Joseph Kabila et Felix Tshisekedi.
 
Cette plainte a été vue par les partisans de Martin Fayulu comme politiquement motivée et la convocation de l’homme politique par la police judiciaire comme une tentative de museler ce dernier. M. Fayulu sillonne en effet le pays et se rend à l’étranger en revendiquant sa victoire électorale, ne laissant personne oublier que le nouveau Président a été « nommé ».

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