Maroc : Abdelkader Ouazzani, le dernier des « maîtres » du brocart

Maroc : Abdelkader Ouazzani, le dernier des « maîtres » du brocart

Inlassablement, Abdelkader Ouazzani, le dernier des maîtres du brocart du Maroc, répète les mêmes gestes depuis 63 ans, assis dans son atelier délabré au coeur de la vieille cité historique de Fès, dans le nord du royaume.

« Ce métier est en train de disparaître. Il y avait beaucoup d’artisans à Fès, tous sont décédés, il ne reste que des souvenirs », regrette ce tisserand âgé de 79 ans, dernier témoin actif d’une époque révolue.

Sous ses doigts naissent des étoffes de soie chatoyante rehaussées de fil d’or ou d’argent, destinées aux parures nuptiales, aux créations de couturiers ou à l’ameublement haut de gamme.

Le tissage précieux qui sort de son métier – un mécanisme complexe formé d’un grand châssis de bois surmonté de poutrelles, chevrons, lames, poulies et levier à contrepoids – exige d’engager le corps tout entier.

Les pieds appuient sur les pédales de bois, les épaules ploient vers l’avant et les bras s’écartent à chaque lancer de navette.

« Tout est question de calcul, chaque fil prend son chemin: c’est comme les mathématiques », explique avec un éclair de malice le vieil homme, qui reste très secret sur les « règles de l’art » apprises dans sa jeunesse, à une époque où « il n’y avait pas de machines » industrielles.

Son travail, aussi physique que minutieux, requiert l’aide d’un ouvrier « tireur de lacs » attentif, chargé de manipuler les fils de chaîne pour former l’armure du motif à tisser.

Il faut une journée entière pour fabriquer un mètre de brocart.

– Artisanat menacé –

« Tout le monde n’a pas la chance de voir ça, c’est très spécial: c’est le dernier à travailler comme cela », lance avec fierté le guide-conférencier Mohamed Akhda à un groupe de Thaïlandais venu découvrir ce lieu sur la recommandation d’une cliente.

« Dans les années 50, il restait quatre ou cinq ateliers, vous êtes ici dans le dernier du pays », leur précise-t-il.

Un article de la revue historique « Hespéris », publié en 1950 sous l’autorité de l’Institut des hautes études marocaines, décrit le tissage des brocarts de Fès comme une tradition « disparue partout ailleurs en Afrique du Nord ». Selon la revue, ce savoir-faire remonte au moins au 13e siècle, époque des premiers sultans mérinides.

Mais Abdelkader Ouazzani ne trouve personne pour prendre la relève. « Les gens ne veulent plus apprendre ce métier. Personne ne s’y intéresse », déplore le maître.

« L’avenir de cet artisanat raffiné est aujourd’hui menacé », confirme sobrement le panneau flambant neuf apposé par l’office du tourisme devant l’atelier.

Les larges ceintures colorées qui ont fait pendant des siècles les affaires et la réputation des maîtres tisserands de Fès sont peu à peu passées de mode. Et à l’heure de la mondialisation, la concurrence de la grande industrie du textile a porté le coup de grâce.

– « L’élite de l’élite » –

A Fès comme ailleurs, certaines boutiques de souvenirs vendent du brocart bas de gamme fabriqué en Asie, tout en vantant l’artisanat local.

Abdelkader Ouazzani, lui, travaille sur commande pour une clientèle qu’il décrit comme « l’élite de l’élite ». Ses étoffes rares coûtent jusqu’à 5.000 dirhams le mètre (environ 450 euros), selon la complexité des motifs.

La tablette numérique qu’il utilise pour montrer les photos de ses plus belles créations ou de ses petits-enfants, est le seul objet moderne de son atelier encombré de meubles vermoulus.

Sur les hauts murs noyés dans la pénombre, on distingue des diplômes encadrés et des images de mode aux couleurs délavées par le temps.

Le maître cache ses « trésors » dans un petit placard de bois recouvert d’une nappe poussiéreuse. D’un geste ample, il déploie pour les visiteurs son « catalogue », un rouleau de tissu de seize mètres de long alignant des motifs originaux puisés dans la tradition hispano-mauresques, l’art oriental ou le design européen.

« Celui-là, je l’ai fait pour Colette », explique Abdelkader Ouazzani, désignant un motif géométrique mauve sur fond noir. La photographie d’un caftan exposé dans la vitrine de la célèbre boutique, qui fut l’une des adresses les plus courues du Paris chic jusqu’à sa fermeture en 2017, reste une de ses grandes fiertés.​

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