Afrique: la Russie place ses pions en Afrique

Afrique: la Russie place ses pions en Afrique

Après s’en être détournée, la Russie manifeste un regain d’intérêt pour l’Afrique. Elle tente d’y étendre son influence avec pragmatisme. Et fait parler d’elle par la présence de groupes de sécurité privés.

En Afrique, depuis quelques années, on croise à nouveau les Russes. Leur pays a-t-il opéré son grand retour sur le continent noir pour autant ? Dimitri Bondarenko, historien et anthropologue à l’Institut d’études africaines de Moscou, ne le pense pas. “Comparé à sa présence durant l’époque soviétique, non. Mais elle est en train de revenir. Elle se positionne comme puissance mondiale et, en tant que telle, elle ne peut pas dire que l’Afrique ne l’intéresse pas.”

1 La Russie en quête de nouveaux débouchés

La présence soviétique sur le continent s’inscrivait dans le cadre de la guerre froide. L’URSS soutenait les mouvements africains de libération et conseillait une série de pays décolonisés. Et puis, sous Mikhaïl Gorbatchev, le vent a tourné. “On voulait faire partie du ‘monde civilisé’, les Africains étaient représentés souvent comme des sauvages et l’on estimait que l’URSS avait gaspillé son argent et ses ressources en Afrique.” Après la chute de l’Union soviétique, sous Boris Eltsine, le désengagement s’est accéléré avec la fermeture d’ambassades, de postes d’attachés commerciaux, de centres culturels.

Vladimir Poutine était au pouvoir depuis quelques années quand la Russie a constaté, dans la première moitié des années 2000, l’activisme d’autres nations en Afrique – la Chine, mais aussi l’Inde, la Turquie ou le Brésil. La machine diplomatique et commerciale s’est alors remise en marche. Le mouvement s’est accéléré à partir de 2014, lorsque les sanctions occidentales ont été décrétées contre la Fédération russe. “Une partie des grands conglomérats économiques, paralysés, ont eu besoin de trouver rapidement d’autres débouchés”, explique Arnaud Kalika, directeur du séminaire Russie au Conservatoire national des arts et métiers. “La Russie a aussi besoin de matières premières africaines” – minerais, terres rares, fruits et légumes. Et, bien que le continent noir ne figure pas au rang des priorités de sa politique étrangère, elle se devait de trouver de nouveaux “amis”, notamment dans l’enceinte onusienne.

2 Un nouveau partenaire d’envergure

 

“Moscou a plus besoin de l’Afrique que l’Afrique n’a besoin de la Russie”, affirme Arnaud Kalika. Mais, pour Evgueni Korendiassov, ancien ambassadeur russe en Afrique, Moscou est aussi un partenaire de plus qu’il est bon d’avoir de son côté. C’est “un canal d’investissements et de développement” et “un soutien puissant sur la scène internationale”. Plusieurs chefs d’État africains ont pris le chemin de Moscou ces derniers mois. Le Guinéen Alpha Condé et le Soudanais Omar el-Béchir (destitué depuis) en 2017 ; le Centrafricain Faustin-Archange Touadéra, le Rwandais Paul Kagamé, le Sénégalais Macky Sall en 2018 ; ou encore le Zimbabwéen Emmerson Mnangagwa en début d’année. Les Russes aiment leur rappeler qu’ils n’ont jamais colonisé l’Afrique, qu’ils ont participé aux combats de libération et aidé Nelson Mandela ; ils affirment aussi que les Occidentaux sèment le chaos là où ils interviennent. “À partir de là, ils proposent de développer un partenariat intelligent pour éviter les révolutions. ‘Si vous nous permettez d’entrer sur votre territoire, de remporter des grands contrats, etc., vous aurez notre protection.’ Ce discours marche dans quelques pays, comme le Zimbabwe, l’Angola ou la Centrafrique.” Dans d’autres, pas. L’Éthiopie, par exemple, “n’y a pas été réceptive, alors que l’armée a été formée par les Soviétiques et que le matériel militaire est d’origine russe ou soviétique”.

“La tendance générale qui se profile est celle d’un renforcement possible de l’influence russe dans les pays où le gouvernement ou n’importe quel mouvement (politique ou armé) essaie de prendre ses distances avec les Occidentaux”, pense Dimitri Bondarenko. “Dans des situations de troubles et de guerres civiles, on pourra voir l’Ouest soutenir une force politique et la Russie en soutenir une autre.” Ce qui inquiète particulièrement Vladimir Fedorovski, “c’est qu’on renoue avec la confrontation par pays interposés”. À l’époque où il était diplomate soviétique, “on savait jusqu’où on pouvait aller”, assure-t-il. “Aujourd’hui, il n’y a pas de règles, d’où mon angoisse.”

3 L’expertise militaire russe

On retrouve des entreprises russes dans plusieurs secteurs – le nucléaire civil, l’industrie minière, le pétrole, le gaz, le chemin de fer. “La Russie a loupé beaucoup de trains et essaie aujourd’hui de sauver ce qui peut l’être”, selon Arnaud Kalika. En revanche, “le complexe militaro-industriel russe, lui, n’avait jamais perdu de vue les marchés africains. C’est lui qui va tirer vers le haut l’ensemble des échanges économiques avec l’Afrique”. La guerre en Syrie, en particulier, a permis au deuxième pays exportateur d’armes dans le monde de faire la démonstration de son savoir-faire. “C’est une sorte de Bourget à ciel ouvert, les Russes ont pu y montrer l’efficacité de leurs armes et missiles”, relève Vladimir Fedorovski.

Comme l’indique le ministère des Affaires étrangères, “parallèlement à la coopération politique, commerciale et humanitaire, la Fédération de Russie fournit une assistance multiforme aux partenaires africains pour la résolution des conflits internes et la lutte contre la menace terroriste, dont la propagation s’est intensifiée après les événements bien connus en Libye.” De plus, “une attention particulière est accordée à la création d’unités prêtes au combat susceptibles de lutter efficacement contre les terroristes dans de nombreuses régions d’Afrique”. La Russie se profile comme vendeuse d’armes et de prestations de remise en état de matériel soviétique, formatrice de forces armées et experte en lutte antiterroriste – bref comme fournisseur de sécurité. Le général Patrouchev, secrétaire du Conseil de sécurité russe, s’est ainsi rendu en Afrique l’an dernier pour essayer d’y vendre un système de fichier électronique, partagé entre différents alliés de la Russie et répertoriant les entités terroristes. Moscou tente de séduire les pays du G5 Sahel et noue des partenariats militaires avec différents Etats, dont le Congo-Kinshasa, le Burkina Faso ou l’Ouganda.

“Je pense que le pays du continent africain qui est important aujourd’hui pour la Russie, c’est la Libye”, ajoute Arnaud Kalika. “C’est chaotique, il y a pas mal de richesses et il est hors de question cette fois-ci pour la Russie de laisser passer le train. Les Russes aimeraient sûrement y avoir une emprise militaro-économique.”

4 La percée en Centrafrique

La Russie a diversifié ses partenariats au-delà de ses liens historiques avec le Maghreb et l’Afrique du Sud (membre comme la Russie du groupe des grandes puissances émergentes, les BRICS). Elle s’est aventurée en Afrique subsaharienne, avec une percée spectaculaire en République centrafricaine, où elle n’avait jamais eu de position.“Le gouvernement voulait se débarrasser de l’influence française. Les Russes constituaient une bonne option”, résume Dimitri Bondarenko. Moscou ne crachait pas non sur l’idée d’irriter Paris.

Après avoir obtenu une exemption à l’embargo de l’Onu sur les armes, la Russie a envoyé en Centrafrique, au début de l’année 2018, cinq officiers militaires et 170 instructeurs civils ; elle a livré des armes et pris en charge la sécurité présidentielle. Faustin-Archange Touadéra a lui-même choisi le Russe Valery Zakharov comme conseiller en sécurité. “C’est un ancien du renseignement militaire, lieutenant-colonel à la retraite, qui en plus connaît bien cette zone”, contextualise Arnaud Kalika. Dans la foulée, plusieurs entreprises gérées par des Russes, comme Lobaye Invest Sarlu, active dans la prospection, sont apparues à Bangui – la Russie ne compte évidemment pas rester à l’écart de l’exploitation des ressources naturelles.

Depuis, il a été mis en lumière que les instructeurs civils russes étaient issus de groupes privés de sécurité. L’attention internationale et médiatique a été particulièrement attirée l’été passé sur l’un d’entre eux, Wagner, lorsque trois journalistes, qui enquêtaient sur les activités (minières notamment) du groupe en Centrafrique, y ont été abattus. “La Russie, qui estime qu’on n’a pas à mettre son nez dans ce genre de dossiers, n’hésite pas à éliminer ceux qui le font.”

5 Les mercenaires russes

Le marché de la sécurité privée en Afrique est colossal. Dans le milieu des mercenaires, soldats privés ou légionnaires, “on dit qu’il y a des soldats de fortune russes depuis 25-30 ans. Leur modèle, c’est Bob Denard. Ce sont des sous-officiers des armées ou des forces spéciales russes, qui quittent le service et ont envie de cette trajectoire. Ils se retrouvent avec des Britanniques, des Américains, des Français”, rapporte Arnaud Kalika. “La différence aujourd’hui, c’est que sont apparus des groupes structurés, comme Antiterror Orel, Sewa Security Services ou Wagner, qui permettent au Kremlin d’essayer d’avancer de façon discrète mais réelle sur le continent.”

Wagner, dont les hommes se sont illustrés en Syrie et en Ukraine notamment, a été fondé par Dimitri Outkine, un ancien officier des renseignements militaires. Il serait financé par l’homme d’affaires Evgueni Prigojine, qui accueillait Vladimir Poutine dans son restaurant de Saint-Pétersbourg. Andreï Pertsev, journaliste à Kommersant, s’est penché sur la carrière de celui qu’on surnomme le “chef du Kremlin” (dans le sens cuisinier du terme), dont les holdings ont un quasi-monopole sur le marché de l’alimentation et de l’hygiène des forces armées russes. “Il est perçu comme un homme à qui sont confiées les opérations les plus délicates : créer une société militaire privée, construire une fabrique de trolls sur Internet pour s’immiscer dans les élections étrangères et renforcer l’influence de la Russie en Afrique.” Mais, selon le journaliste, il ne fait pas partie du premier cercle du président. Quoi qu’il en soit, le groupe Wagner œuvre en Centrafrique et dans d’autres pays africains, dont Soudan où, expliquait le ministère russe des Affaires étrangères il y a quelques mois, “la tâche se limite à la formation du personnel des forces armées et des forces de l’ordre”. Lesquelles viennent de démettre Omar el-Béchir.

Mais Arnaud Kalika va plus loin. “Les soldats type Wagner et autres ont une mission de protection de personnalités, de sécurisation de délégations d’hommes d’affaires, de formation militaire, mais ils ont aussi un rôle de protection des intérêts financiers du Kremlin et des flux occultes.” Selon lui, “beaucoup d’argent russe apparaît aujourd’hui dans la région du golfe de Guinée, où il est notamment blanchi dans des grands projets d’infrastructure. Comment cet argent est-il arrivé là ? Ma théorie, c’est que Wagner contribue à cela.” Dès lors, écrit-il dans une note qu’il vient tout juste de publier à l’Ifri (Le “grand retour” de la Russie en Afrique ?), “il faut s’attendre, jusqu’à la fin du quatrième mandat de Vladimir Poutine, à de plus en plus de montages financiers impliquant des consortiums bancaires et des sociétés-écrans utilisant l’Afrique comme relais, pour en fin de compte masquer les ultimes bénéficiaires russes.”

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