Burundi : Répression à huis clos

Burundi : Répression à huis clos

Par François Misser, envoyé spécial au Rwanda

Dans un pays où la presse est muselée, disparitions, enlèvements, tortures et épuration ethnique se poursuivent à l’abri des regards

Quatre ans après la révolte contre la décision du Président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat, en violation de l’Accord d’Arusha et de la Constitution, la terreur règne au Burundi. Innocent Muhozi, directeur de Radio-Télé Renaissance, exilé au Rwanda comme 80 autres journalistes, après la destruction en mai 2015 de sa station à coups de grenades et de tirs de mitrailleuse, témoigne : « plus personne n’ose lever la tête. Nkurunziza et son groupe ont installé une telle tyrannie qu’on a l’impression d’un pays tranquille Mais il y a encore des milliers de jeunes gens en prison », confie le journaliste.

« Tous les jours, il y a des disparitions forcées, des cas de torture et des passages à tabac« , poursuit-il. Le journal indépendant « Iwacu » cite les cas de trois employés communaux de Gitega, kidnappés par la police et disparus depuis le 18 mars 2019. Le journal évoque le repêchage d’un cadavre suspect, dans la rivière Ruvubu., enveloppé dans une moustiquaire, les yeux bandés, victime d’un escadron de la mort

Désiré Hatungiman, rédacteur en chef de Radio Inzamba, installée à Kigali et ancien correspondant de la Voix de l’Amérique, interdite depuis mai 2018, raconte que des corps sans vie ont été retrouvé récemment dans le lac Rweru, au nord du Burundi. Parmi les disparus, figurent des militants du Congrès national pour la liberté de l’ancien chef rebelle hutu, Agathon Rwasa, dont le parti avait pourtant été agréé en février dernier.

Pour Désiré Hatungimana, cette violence est liée à la préparation de la présidentielle et des législatives de 2020 par le parti au pouvoir, le Conseil national pour la défense de la démocratie-Forces pour la défense de la démocratie. Le Président, après avoir imposé en mai 2018, un référendum qui l’autorise à se représenter, a déclaré par la suite ne pas vouloir briguer de nouveau mandat. Mais Désiré Hatungimana est dubitatif. « On ne saura réellement ce qu’il en est que s’il y a un autre candidat« , considère-t-il.

« C’est une véritable tyrannie, qui a pris un contrôle presqu’absolu du pays par la terreur. Ils ont forcé à peu près 500 000 personnes à partir en exil, dont la plupart des leaders politiques. Ils ont détruit toutes les radios (indépendantes), toutes les associations« , témoigne Innocent Muhozi. « Maintenant, je ne crois pas qu’ils puissent s’imaginer que c’est fini parce que vous ne pouvez pas espérer, que vous êtes durablement tranquille dans un pays (qui a exporté) des centaines de milliers de réfugiés et ça continue d’ailleurs ! Le représentant des réfugiés burundais me disait il y a une semaine que 3000 réfugiés sont arrivés récemment au Rwanda (qui en comptait 70 322 à la fin février selon le Haut Commissariat aux réfugiés de l’ONU)« , confie le journaliste.

La tentative de renverser Nkurunziza a échoué en 2015, par excès d’improvisation, estime nnocent Muhozi. Mais attention : des milliers d’anciens militaires ou de policiers en exil et leurs camarades de l’intérieur, cherchent peut-être la meilleure opportunité pour parvenir à leurs fins.

Tout cela pourrait expliquer le recrutement par Bujumbura de membres des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), créées par des officiers des ex-Forces armées rwandaises ayant participé au génocide contre les Tutsi de 1994 au Rwanda, dont les identités ont été publiées par Radio-Télé Renaissance. « Ce n’est un secret pour personne. Le pouvoir de Bujumbura compte des membres des FDLR dans la sécurité présidentielle » confirme Désiré Hatungimana. En mars, Radio Inzamba a révélé qu’à côté de trois bataillons des Forces de défense du Burundi déployés en province de Cibitoke, à Mabayi, se trouvaient des miliciens imbonerakure du parti présidentiel et « des gens qui parlaient le kinyarwanda » (sic).

En fait, Pierre Nkurunziza n’a pas confiance dans sa propre armée, explique Innocent Muhozi. « Le Président sait que la situation qu’il a créée, ne lui permet pas de dormir tranquille. Il n’y a pas longtemps, il a fait part publiquement d’un cauchemar. Il s’est relevé la nuit. Il a couru au salon et a crié : ‘ils arrivent, ils arrivent’. Son épouse lui aurait demandé : ‘mais qui?’. Et lui de répondre : ‘mais tu ne vois pas ?' », relate Innocent Muhozi qui décode : « Ils, ce sont les ennemis, les rebelles, les opposants. C’est quelqu’un qui vit dans une paranoïa, dans une panique permanente », décrit le journaliste.

Un danger supplémentaire est la conviction du pouvoir que pour rallier des soutiens, il lui faut prendre pour cible la minorité tutsi. Innocent Muhozi rappelle le discours d’octobre 2015 du Président du Sénat burundais, Révérien Ndikuriyo qui avait exhorté les élus à « travailler » avec les forces de sécurité pour traquer les insurgés. Du langage codé utilisé au Rwanda par les médias du génocide en 1994 ainsi qu’au Burundi pour appeler à l’extermination des Tutsi. Avec une variante : pour détourner les regards de l’étranger, le pouvoir aurait opté pour une tactique plus discrète. « On l’appelle ‘kamwé kamwé’ (un à un). Ils ne tuent pas massivement mais par petites touches, un par ci, un par là. Mais à la fin, on se retrouve avec des centaines de morts », relate Innocent Muhozi.

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