Massacres au Kasaï: Clément Kanku est-il un fusible?

Massacres au Kasaï:  Clément Kanku est-il un fusible?

Par Marie-France Cros et Hubert Leclercq

Les choses se sont subitement accélérées, ce week-end, au sujet de l’enquête sur la mort de deux experts de l’Onu, disparus le 12 mars et dont les corps ont été retrouvés deux semaines plus tard dans une fosse commune au Kasaï.

Membres du Groupe d’experts de l’Onu sur le Congo, ils enquêtaient sur les exactions commises dans cette région – largement pro-Tshisekedi – à feu et à sang depuis un soulèvement local en 2016. Cette révolte était due au refus des autorités congolaises de reconnaître le nouveau Kamwina Nsapu, nom dynastique du chef de l’importante tribu des Bajila-Kasanga, afin de lui préférer un homme-lige dévoué à leurs intérêts. Depuis lors, l’Onu a découvert 40 fosses communes, dont la majorité contiendraient les victimes de la répression de l’armée, et les violences se sont répandues dans les quatre autres provinces du Grand Kasaï ainsi qu’au Kwilu (ex-Bandundu) et au Lualaba (ex-Katanga).

Le député Clément Kanku mis en cause

Vendredi dernier, l’auditeur militaire de Kananga, René Kanyinda, a assuré publiquement qu’« aucun militaire ni policier n’est impliqué dans (les) meurtres » des deux experts onusiens. Samedi, l’auditorat général de l’armée a affirmé savoir où se trouvait la tête de Zaida Catalan – l’experte onusienne qui avait été décapitée après avoir été assassinée – et la personne qui la détient, a annoncé la presse congolaise en ligne. Et dimanche, le quotidien américain New York Times affirmait que la défunte possédait sur son ordinateur « 130 » fichiers au nom de Clément Kanku, député de la région d’où est parti le conflit kasaïen. Le journal américain rendait compte d’un enregistrement de ce dernier avec un présumé milicien « Kamwina Nsapu », qui explique en tshiluba au député les exactions commises dans la région de Tshimbulu; et M. Kanku d’approuver.

Cette suite d’événements suscite toutefois des doutes au Congo et à Bruxelles, en particulier chez les Bajila-Kasanga, la tribu de Kamwina Nsapu.

Le cousin de Kamwina Nsapu

Clément Kanku, indique à La Libre Afrique.be, Omer Ntumba, « est un cousin du Kamwina Nsapu tué et de celui qui vient d’être nommé. Je ne crois pas qu’il soit coupable; on veut le sacrifier ». Et de rappeler que Kamwina Nsapu avait été tué le 12 août dernier, après que le ministre de l’Intérieur de l’époque, Evariste Boshab (lui aussi Kasaïen), eut refusé d’accepter qu’il soit accompagné d’une escorte de casques bleus pour se rendre à une convocation de ce dernier.

Selon les informations de La Libre Afrique.be, M. Boshab porte une responsabilité dans le drame dans la mesure où, lorsqu’il dirigeait l’Intérieur, on remplaçait systématiquement les chefs coutumiers par des hommes-liges du régime, alors que la loi congolaise interdit de les politiser.

Enregistrement antérieur au meurtre du chef

Selon une autre source kasaïenne de La Libre Afrique.be, « on essaie de noyer le poisson » en accusant M. Kanku. Et de relever que « ce dernier avait déjà été interrogé par les autorités au sujet de l’enregistrement évoqué par le New York Times. C’était en août dernier, lors d’une réunion du Conseil de sécurité (du Congo) qui avait eu lieu à Kananga lors des négociations avec Kamwina Nsapu. Je le sais: j’y étais. Et Kanku a été interrogé sur cet enregistrement AVANT la mort de Kamwina Nsapu ». Le député interrogé « a dit qu’il savait être sur écoute de la part des services de renseignement et qu’il se méfiait de son interlocuteur. En tshiluba, d’ailleurs, il ne donne pas son accord; il dit « pinta » – ce qu’on dit pour exprimer qu’on entend les déclarations de son interlocuteur, pas qu’on l’approuve ».

Les autorités, à l’époque, avaient dû trouver satisfaisantes les explications de M. Kanku puisque ce dernier était devenu, en décembre, ministre de la Coopération du gouvernement Badibanga. Le ministre avait, cependant, pris position en faveur de la nomination de Félix Tshisekedi comme Premier ministre du nouveau gouvernement qui devait suivre l’Accord de la Saint-Sylvestre, alors que la majorité présidentielle s’y oppose. M. Kanku n’a pas été repris dans le gouvernement de Bruno Tshibala – non conforme à l’accord de paix – qui vient d’être investi.

Des millions de dollars pour redresser l’image du Congo

De là à penser que Kanku est un « fusible », qui doit sauter pour désamorcer la réprobation internationale face à la répression gouvernementale au Kasaï, il n’y a qu’un pas… Que certains franchissent d’autant plus facilement que Kinshasa (qui n’a officiellement pas assez d’argent pour organiser les élections destinées à désigner le remplaçant de Joseph Kabila) vient de conclure un contrat de 5,6 millions de dollars (une très grosse somme pour ce type de contrat, selon le site américain Center for Public Intergrity) avec la firme israélienne Mer Security, qui fait sous-traiter ce contrat aux Etats-Unis par la firme de lobbying du Républicain Bob Dole, Alston and Bird. Selon cette dernière, le contrat prévoit qu’elle conseille sur « des communications stratégiques, des thèmes politiques ».

Fournir à un grand journal américain un enregistrement apparemment compromettant pour Clément Kanku, afin de détourner l’attention de l’armée congolaise, gravement compromise au Kasaï, en fait-il partie? Plusieurs Kasaïens en sont persuadés.

Que pensez-vous de cet article?