Mauritanie : candidat au nom des esclaves

Mauritanie : candidat au nom des esclaves

A 49 ans, Biram Dah Abeid devrait être le principal rival du président mauritanien sortant, l’ex-général Mohamed Ould Abdel Aziz, arrivé au pouvoir par un coup d’Etat en 2008, à l’élection présidentielle du 21 juin.

Ce fils d’affranchis se présente au nom des 20 à 30 % des 3,5 millions de Mauritaniens qui sont descendants d’esclaves – reconnaissables à leur nom et victimes de discriminations – et des près de 20 % de Mauritaniens qui vivent encore sous statut servile.

La Mauritanie est en effet le pays au monde qui compte le plus d’esclaves : quelque 600 000 personnes, essentiellement des femmes et enfants, que l’on peut vendre, qui n’ont pas droit à l’éducation et sur lesquels le maître a droit de vie et de mort, rappelle le militant anti-esclavagiste.

Biram Dah Abeid a longtemps milité dans des organisations anti-esclavagistes avant de créer un parti politique en 2013, Radicaux pour une action globale (RAG). Ce dernier n’a pas été reconnu par le pouvoir mauritanien – dominé par les Arabo-Berbères qui forment un tiers de la population – et n’a donc pas pu participer aux élections législatives de la fin 2013, qui ont donné une majorité écrasante au parti présidentiel.

Si M. Abeid a pu se présenter comme candidat indépendant à la présidentielle de juin prochain, c’est que, depuis lors, le 10 décembre 2013, son courage et le combat de son ONG (Initiative pour la résurgence antiesclavagiste, IRA) ont été couronnés par le Prix des droits de l’homme de l’Onu, octroyé tous les cinq ans seulement. Il succède, dans cet honneur, à Jimmy Carter, Nelson Mandela, Amnesty International ou la Croix-Rouge internationale. Une telle reconnaissance mondiale a, évidemment, changé la manière dont Nouakchott peut traiter ce descendant d’esclaves.

Irrégularités

Une partie de l’opposition mauritanienne boycotte le scrutin présidentiel de juin en raison des irrégularités attendues. Le candidat des esclaves non. « Nous savons que le président et son entourage utiliseront les moyens, l’autorité et l’argent de l’Etat pour la campagne », explique-t-il à « La Libre Belgique » lors d’un entretien téléphonique.

« Mercredi dernier, les hommes d’affaires du pays ont fait allégeance au président lors d’une soirée au Palais des Congrès – alors que nous n’avons accès à aucun financement de ce type, encore moins extérieur. Mais ma candidature bénéficie de l’engouement des classes moyennes et intellectuelles, des Négro-Mauritaniens victimes de discriminations raciales et de la population servile. » Ces milieux peu aisés ont financé la campagne du « candidat de la rupture » par des contributions, parce que Biram Dah Abeid est « celui qui personnifie une différence de fond avec le système, avec le conformisme politique, religieux et idéologique de la société traditionnelle dominante« , explique-t-il.

Charia contre Coran

Jusqu’ici, « la compétition politique a toujours opposé des camps au sein de la même communauté esclavagiste, d’accord pour la reproduction du système ». Et notamment pour la conservation du rôle prééminent de la version mauritanienne de la charia (« l’Abrégé« , rédigé au IXe siècle) qui, contrairement au Coran, justifie l’esclavage même des musulmans s’ils sont noirs, « légitimise l’inégalité entre Blancs et Noirs et le maintien de la femme dans un statut de minorité ».

M. Abeid et son ONG, eux, en avaient brûlé publiquement un exemplaire, en 2012, ce qui leur avait valu d’être poursuivis en justice pour apostasie, atteinte aux préceptes de l’islam et à la sécurité de l’Etat. Alors que des imams (qui, « en Mauritanie, sont tous issus de la communauté arabo-berbère », dit M. Abeid) et le chef de l’Etat réclamaient la mort pour eux, les descendants d’esclaves sont descendus massivement dans la rue, pendant des mois, pour annoncer leur révolte en cas de condamnation – ce qui avait obligé le pouvoir à libérer les militants.

M. Abeid est conscient du danger personnel qu’il court en se présentant à l’élection présidentielle. Mais il veut « prendre à témoin la communauté internationale » au sujet de l’ »accaparement » du pouvoir et de « toute l’économie nationale » par une « minorité sans légitimité démocratique ni démographique« . « Le pouvoir en place aura du mal à gagner ces élections sans perdre de plumes », prévoit-il.

Relations ethniques fraternelles

Des vidéos de campagne le montrent chaudement applaudi par ses partisans – dont des Arabo-Berbères – lorsqu’il évoque une « Mauritanie démocratique » qui pourrait, demain, « être débarrassée de l’esclavage et du racisme » au profit de « relations fraternelles entre ethnies« .

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