Tshisekedi, Président impotent

Tshisekedi, Président impotent

Analyse par Marie-France Cros.

Il l’avait annoncé plusieurs fois. Le samedi 2 mars, il avait même précisé: “Dans les dix jours, je vais prendre une mesure de grâce présidentielle au bénéfice des prisonniers politiques ayant été condamnés par des décisions coulées en force de choses jugées”. Les dix jours achevés, mardi soir à minuit, Félix Tshisekedi n’a libéré personne. Le dernier prisonnier politique grâcié, Jean-Claude Muyambo, l’a été le 3 janvier dernier par Joseph Kabila.

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Selon l’article 87 de la Constitution, pourtant, “le Président de la République exerce le droit de grâce. Il peut remettre, commuer ou réduire les peines”. C’est l’un des rares pouvoirs que le chef de l’Etat peut exercer seul et de sa propre initiative. Le chef de l’Etat – mais apparemment pas Félix Tshisekedi. Son incapacité à agir en ce domaine va encore accroître les frustrattions, déjà fortes depuis les élections présidentielle, législative nationale et législatives provinciales du 30 décembre 2018.

« Baba Kyungu mon héros »

Seuls l’UDPS (parti des Tshisekedi) et les Kasaïens (leur région d’origine) avaient largement fêté la “victoire” de Félix Tshisekedi, que la Ceni (Commission électorale nationale indépendante) avait proclamée mais n’a jamais prouvée, puisqu’elle n’a toujours pas produit les résultats électoraux bureau de vote par bureau de vote comme la loi l’oblige pourtant à le faire. Cette proclamation n’est pas conforme aux résultats compilés par les missions électorales des Eglises et de la société civile.

Aujourd’hui, même les partisans inconditionnels des Tshisekedi commencent à s’énerver. Ainsi, le 8 mars, le Président officiel, recevant des notables du Katanga, a loué le chef de la délégation, Gabriel Kyungu – qui s’est bruyamment rallié au “vainqueur” de la préésidentielle bien que ce dernier eut renié sa promesse de respecter le choix d’un candidat unique de l’opposition (dont faisait partie Kyungu), Martin Fayulu, qui a remporté quelque 60% des voix, selon l’Eglise. “Baba Kyungu” (Papa Kyungu, surnom de ce dernier au Katanga), a dit le Président officiel, “mon papa. Baba Kyungu mon héros”.

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Le sang des Lubas (ethnie des Tshisekedi) qui se souviennent des pogroms anti-Kasaïens au Katanga en 1992-93 n’a évidemment fait qu’un tour. Car Gabriel Kyungu, alors gouverneur du Grand Katanga, était un des deux promoteurs des violences avec Nguz-A-Karl-I-Bond, et la jeunesse de son parti, la Juferi, le fer de lance des exactions.

Les alliés oubliés

Félix Tshisekedi a aussi réussi à se fâcher avec ses alliés, qui ont constaté, à leur grand dépit, que le volumineux cabinet présidentiel était composé aux trois-quarts de membres de l’ethnie et du parti du Président officiel. Alors que l’indignation courait sur le fil des réseaux sociaux, une correction a été apportée en ajoutant de nouveaux membres à ce cabinet, afin d’y inclure des personnes issues de partis alliés, notamment l’UNC de Vital Kamerhe. Cela a effacé certains mécontentements mais pas l’impression que le Président officiel est le ventre mou du pouvoir, ballotté entre les mains des uns et des autres.

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A cela s’ajoutent les résultats des élections des bureaux des assemblées provinciales, cette semaine. La Ceni a proclamé – là aussi sans la prouver – la victoire de la coalition électorale kabiliste FCC (Front pour le Congo) aux législatives provinciales. Ces députés ont – pour la plupart à grand renfort de corruption – choisi les bureaux de leurs assemblées respectives.

Kabila tient toujours le pouvoir

Sur 24 d’entre elles, seules 4 échappent à l’appétit gargantuesque du FCC: le Kasaï-central, dont l’assemblée sera conduite par Patrice-Aimé Sesanga (de la coalition électorale Tshisekedi-Kamerhe); le Kasaï-oriental, dont sont originaires les Tshisekedi, où l’assemblée sera dirigée par Yves Mwamba, de l’UDPS-Tshisekedi; le Kongo-central (ex-Bas-Congo), dont l’assemblée sera présidée par Anatole Matusila, de l’Abako (parti de la coalition électorale Lamuka, celle de l’opposant Martin Fayulu); et la Mongala (de l’ex-Equateur démembré), où l’assemblée sera dirigée par un membre du MLC (parti de Jean-Pierre Bemba), Floribert Gala.

Alors que le pays a largement montré sa fatigue de Kabila, il faudrait donc croire qu’il a choisi les représentants de ce dernier pour administrer. Y compris à Kinshasa, rabiquement anti-Kabila, où le pasteur Godefroid Mpoyi, du FCC, a été choisi pour présider aux travaux de l’assemblée législative, le candidat UDPS – Peter Kazadi, un proche de Félix Tshisekedi – s’étant mystérieusement retiré de la compétition. Et y compris au Kwilu, province d’origine de Martin Fayulu, où il draina des foules immenses durant la campagne électorale, contrairement aux candidats Tshisekedi et Shadary (FCC).

Bref, les tshisekedistes se réveillent avec la gueule de bois. Ils avaient fêté l’alternance et il s’aperçoivent que Joseph Kabila tient toujours le pouvoir.

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