RDC : Disparition de Gizenga, qui gouverna comme un chef de clan

RDC : Disparition de Gizenga, qui gouverna comme un chef de clan

Par Marie-France Cros

Antoine Gizenga est décédé ce dimanche 24 février, à Kinshasa, à l’âge de 93 ans.

Né en 1925, il avait fait le petit puis le grand séminaire, avant de devenir, à 22 ans, directeur d’école primaire, fonctionnaire subalterne à la Banque du Congo Belge puis à la sûreté coloniale.

En 1959, il est élu président du Parti solidaire africain (PSA), qui milite pour l’indépendance du Congo. Son parti arrivera deuxième aux législatives de 1960 organisées par l’administration coloniale, derrière le MNC-Lumumba ; il deviendra donc vice-Premier ministre au côté du héros de l‘indépendance. Quand ce dernier est révoqué par le président Kasa Vubu, le 5 septembre, puis retenu à Léopoldville (Kinshasa), c’est Gizenga qui, en octobre 1960, installe et préside le gouvernement Lumumba à Stanleyville (Kisangani), proclamée « capitale provisoire ».

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Cette « République libre du Congo » sera reconnue par une quinzaine de pays après l’assassinat de Lumumba, en janvier 1961. Mais elle ne concrétisera pas ses promesses. Selon Ludo Martens (1985 ; cité par Ndaywel), les ministres du gouvernement de Stanleyville « se préoccupaient surtout de mener le train de vie qu’ils estimaient correspondre à leur dignité. Il était rare que Gizenga réunisse le conseil des ministres. Il croyait pouvoir gouverner le Congo comme un chef de clan qui veille sur le va et vient de ses ouailles. Il ne consultait personne et se complaisait dans une passivité bienheureuse« . Ce gouvernement sera rapidement déchiré par les rivalités.

Amazones et tonnes d’or

Bien avant Kadhafi, Gizenga se dote d’une garde personnelle composée uniquement de femmes. Selon l’historien congolais Isidore Ndaywel, il avait fait saisir « environ une tonne et demi » d’or à la mine de Kilo Moto, comptant ainsi obliger la société minière qui exploitait le gisement à lui fournir « les devises indispensables à ses échanges extérieurs. N’ayant pas obtenu satisfaction, il fit parvenir ce pactole à la Banque du Soudan » et de là, ajoute l’historien, au Caire. Ludo Martens évoque, lui, l’envoi, en juillet 1961, de « 6 tonnes d’or au Caire, destinées à l’achat d’armes et de matériel« . L’ambassadeur de Gizenga en Egypte, Samone Fall, « se chargera d’en placer une tonne et demie dans une banque suisse. L’or, tout comme Monsieur Fall, disparurent avec beaucoup de discrétion ».

La « République libre du Congo » finit par se réconcilier avec Léopoldville mais Gizenga refusera de se rendre au Conclave de Lovanium supposé sceller ce rabibochage. Ndaywel juge qu’il a ainsi perdu « un rendez-vous avec l’histoire » : présent, il « aurait pu être choisi comme formateur de gouvernement ; l’histoire politique du pays en aurait été changée« . Absent, il est simplement nommé vice-Premier ministre de Cyrille Adoula. Mais comme Gizenga reconduit ensuite la sécession de sa République, en octobre 1961, il est démis de ce poste, arrêté en février 1962 et détenu sur l’île de Bula-Mbemba, à l’embouchure du fleuve Congo, avec l’accord de la Chambre des députés.

Pas d’appui à Mulele, son camarade de parti

En raison de l’impopularité du gouvernement Adoula, le détenu devient peu à peu un héros pour les lumumbistes. C’est Moïse Tshombé, remplaçant Adoula à la tête du gouvernement, qui le fera élargir en juillet 1964. Libre, Gizenga n’appuiera cependant pas son camarade de parti, Pierre Mulele – qui mène une rébellion armée dans leur Bandundu natal au nom du PSA – ce qui ne l’empêchera pas, plus tard, de s’associer à cette « lutte armée révolutionnaire » comme si elle avait été la sienne. En août 1964, toutefois, Gizenga avait préféré créer un parti bien à lui, qu’il baptisera « Parti lumumbiste unifié » (PALU). Il est réarrêté et c’est Mobutu, cette fois, qui le fera libérer, lors de son coup d’Etat de novembre 1965.

Trois mois plus tard, Gizenga fuit le pays avec sa famille, au lendemain d’une attaque nocturne de sa maison, qu’il attribue aux jeunes mobutistes. Il reprochera, plus tard, au Léopard, d’avoir « omis de (l)’assister » près l’avoir fait libérer.

Diriger le pays avec Mobutu

Car, s’il le traite, à l’occasion, de « despote », Gizenga pense qu’il pourrait s’entendre avec Mobutu. Après que ce dernier l’eut fait libérer, il lui avait ainsi proposé de créer « deux partis politiques au maximum, susceptibles de mettre fin à l’éparpillement inutile des forces et aux discussions vaines et stériles de tout le temps« . Ces partis seraient l’un de droite, l’autre de gauche ; « afin d’éviter la dispersion« , leurs dirigeants « doivent être désignés par le chef de l’Etat« . Et s’ils « voulaient fusionner pour faire un seul et unique parti« , ce serait « une seconde étape positive ». Cette proposition de partage du pouvoir avec Mobutu sera reformulée depuis l’exil avec quelques petites variantes – sans plus de succès.

C’est pourtant l’époque où se développe sa légende chez les petites gens du Bandundu : Gizenga est parti « avec le Livre d’or ». « Personne ne savait vraiment ce que c’était« , se souvient un originaire du Bandundu, jeune homme à l’époque. « On pensait que c’était le document octroyant l’indépendance au Congo. Sans le Livre d’or, il n’y avait plus d’indépendance ; elle reviendrait quand Gizenga rentrerait« .

Pouvoirs mystiques

Car les militants du Palu attribuent à leur chef des « pouvoirs mystiques » et se convainquent que, même absent, Gizenga, invisible, les surveille. Son absence de près de 30 ans – durant lesquels il vivra, on ne sait guère de quelle manière, dans plusieurs pays de l’orbite soviétique en Europe puis en Afrique – mettra quand même le Palu en sommeil. On n’entendra en effet quasiment plus parler de ce dernier jusqu’à la fin des années 80, quand ses militants se joindront à ceux de l’UDPS pour protester contre Mobutu. Ce qui poussera Gizenga à s’attribuer la gloire d’avoir poussé le dictateur à accepter le pluralisme politique, le 24 avril 1990.

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Deux ans plus tard, en février 1992, le sexagénaire rentrait au pays. Mais s’il est dans l’opposition, il ne s’allie pas vraiment à celle-ci. Comme Tshisekedi, il ne se voit que chef du gouvernement. « Je veux être réhabilité dans les fonctions de Premier ministre« , dira-t-il à la RTNC (Radio télévision nationale congolaise) à l’issue du Dialogue intercongolais, « afin d’achever le travail entamé par Patrice Emery Lumumba« .

L’homme de Joseph Kabila

Ce n’est pourtant pas avec un défenseur des projets de Lumumba qu’il s’alliera, le 30 septembre 2006: entre les deux tours de la première élection présidentielle démocratique, organisée sous la supervision de la communauté internationale, Gizenga signe un accord politique avec Joseph Kabila, qui permettra à ce dernier de remporter le second tour. L’octogénaire, dont le Palu a remporté 34 sièges sur 500 à l’Assemblée nationale, devient alors – enfin! – Premier ministre du Congo. Il promet une « tolérance zéro vis-à-vis de la corruption, des audits dans toutes les entreprises du portefeuille (NDLR: publiques), la prison pour les détourneurs et le chômage pour les ministres incompétents« , alors que de nombreux financements extérieurs s’annoncent pour soutenir la renaissance du Congo.

Mais si l’on note des progrès (moins de violences policières dans les quartiers bourgeois; un bon fonctionnement du parlement; le retour de nombreux exilés qui lancent des commerces et construisent), les Congolais ne voient pas leur vie s’améliorer (prix à la hausse; électricité et eau potable aléatoires; difficultés de circulation), tandis que la corruption se développe avec l’arrivée de fonds dans le pays. Au bout d’un an de gouvernement Gizenga, déjà, l’enthousiasme est bien retombé. Le vieux Premier ministre, en effet, est invisible et – comme à Stanleyville – travaille peu; en outre, il favorise son ethnie Pende et surtout sa famille dans l’attribution de postes. Interrogé début 2008 au parlement sur son immobilisme, Gizenga rétorquera à des élus médusés: « Le roi Léopold II, qui a fait le Congo, n’y avait jamais mis les pieds« . Le vide créé par ce Premier ministre velléitaire est mis à profit par le président Joseph Kabila pour accroître ses pouvoirs, au détriment de la Constitution. Gizenga, « fatigué », dira-t-il, cède la place, en 2008, à un de ses parents, Adolphe Muzito.

Dix ans plus tard, le patriarche revient au devant de la scène lorsque les siens rappellent que l’accord renouvelé en 2011 avec Joseph Kabila prévoit que si le Palu aide le parti kabiliste PPRD à l’emporter, celui-ci se mettra, aux élections suivantes (qui auraient dû avoir lieu en 2016 mais que le régime n’organise pas), au service du candidat du Palu. De quoi attiser, au sein de ce parti, les ambitions de succéder au chef. D’autant que, là aussi, l’immobilisme imposé par Gizenga prévaut. Le parti n’a jamais tenu de congrès depuis sa création en 1964 (les statuts alors adoptés ne conféraient qu’un mandat de … trois ans aux cadres du parti) et les dirigeants qui tentent d’y prendre des initiatives sont cassés, les uns après les autres: seul Gizenga a le droit de décider, même s’il ne décide rien.

Mais la santé du nonagénaire décide pour lui.

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